Sortis du moule

#03 Giancarlo, vendeur de mannequins d’étalage
Il y avait des africaines, des métis, des dames de la haute. Des femmes enceintes, des bébés. Des hommes sans visages, indéfinis, décapités. Au début, je ne les ai pas vus. Je passais dans la rue, j’ai tourné la tête, et j’ai vu, dans une vitrine, des mannequins faire la fête. Des mannequins, dans une vitrine ; à première vue, pas de quoi crier au scoop. Sauf qu’ils étaient nus. Il n’avaient pas trouvé de fringues à se mettre sur le dos. Ils hésitaient encore entre le costard cravate et la petite robe noire.
Je suis entrée. Et tous les autres sont apparus. Je me suis approchée. Près du comptoir trônait un homme tronc chromé, une femme sans tête et Giancarlo, bien vivant. Souriant. En bon Italien, il s’est mis à expliquer, à parler avec les mains. Il a effleuré les corps, les bras satinés, les têtes laquées, joint mille gestes à sa parole.
Le gangs des potiches
Giancarlo vend des mannequins d’étalage, (ou « de vitrine ») pour la marque italienne Almax. Un mannequin d’étalage diffère d’un mannequin de couture, qui lui est en tissu et sur lequel on peut piquer des aiguilles. Rien à voir non plus avec les mannequins animés (comme Kate Moss ou Naomi Campbell). Pas que je vous prenne pour des idiot(e)s, mais quand j’ai vu la brochette de pins-up vêtues années 50 et coiffées classouille, façon gang des potiches, j’ai failli aller leur parler chiffons.

Prenez la rouquine, tout droit sortie de la série « Mad Men ». On s’attend  vraiment à la voir remuer.  « Joan Holloway » fait partie d’une commande Lanvin.

Mannequin réaliste, finition mate

Le créateur en a acheté plusieurs dans le but de décorer une vitrine privée.  Il a sélectionné les attitudes et les têtes en amont, et a donné des photos à Almax pour orienter les coiffures et le maquillage.
Almax est en effet une marque artistique et artisanale. Tout est fait maison. En l’occurrence, dans l’unique usine située à Mariano Comense, près de Milan. Chaque année, 150 personnes s’emploient à fabriquer 50 000 individus, tout de résine de polystyrène incassable et recyclable. L’histoire a commencé en 1969. C’est un père et ses deux fils, ALfonso et MAXimiliano, qui ont créé la marque.
Les mannequins sont maquillés et coiffés à la main
Giancarlo me dévoile, vidéo à l’appui, les étonnantes étapes de la fabrication.
– Un sculpteur détermine le modèle à partir de pâte à modeler.
– On passe ensuite le polystyrène dans un extracteur, à 120°, pour obtenir la résine.
– La matière obtenue est soufflée dans un moule en aluminium (déterminé à partir de la sculpture initiale) et durcit.
– Le mannequin obtenu est peint à l’aérographe (peinture à l’eau sans solvants ni matière toxique).
– Il est ensuite poncé à la main pour enlever les excroissances restantes.
– Enfin, on le maquille et on le coiffe à la main (pour ceux qui n’ont pas les cheveux sculptés), avec des perruques en nylon ou en fibres naturelles. Des maquilleurs et des coiffeurs professionnels travaillent ainsi à l’usine.
Ces simples mannequins, ces dizaines de « poupées » nées pour porter, mettre d’autres articles en valeur, feraient pâlir d’envie tous les cintres et tous les porte-manteaux du monde.
Les produits ont des noms, selon les séries. Les femmes réalistes (comme pour Lanvin ) se nomment Sharon ou Sheila. Les stylisées sont nommées Siria. Après, chaque partie (mobile) a son code de référence (la tête, la couleur de peau, etc).
Une usine près de Milan, des finitions à la main…on n’est pas loin de l’univers de la mode, dans le sens où le mannequin peut être davantage haut de gamme que le vêtement qu’il présente :
Giancarlo explique : « si vous avez un très bon produit, le mannequin peut être banal, disparaître, cela permet de mettre le produit en valeur. Inversement, un beau mannequin peut faire ressortir un produit médiocre ».
Almax travaille sans stock, uniquement sur commande, et livre dans le monde entier, mais le seul showroom est à Paris, avec Giancarlo aux manettes. Prospection, factures, vente…dans la boutique, il fait tout, tout seul. Enfin, tout seul… n’a-t-il pas le sentiment d’être épié par des dizaines de paires d’yeux ? Ses produits sont si réalistes !
Et bien justement, les réalistes, maquillées et poudrées, sont ses favorites. « Parce qu’on en voit rarement dans les vitrines, ça sort du déjà-vu. »  On peut dire que les mannequins Almax sortent du moule, dans les deux sens du terme.

Mannequin lingerie, finition satinée


Un buste déboîté fait office de porte-parfum
Un mannequin est vendu entre 400 et 1000 euros. Comment résister alors face aux produits chinois ou vietnamiens qui cassent le marché (principalement italien) depuis quelques années ? Selon Giancarlo, s’il est vrai que leur concurrence est solide, on ne peut en dire autant de leurs produits : imaginons un mannequin en laque noire. Sur du peu qualitatif, le moindre coup sera fatal, puisqu’il fera apparaître la matière en-dessous, et donc, du blanc. Sur un mannequin Almax, ça ne bougera pas. La marque mise donc sur la solidité de ses produits, sur la qualité des finitions, mais aussi sur l’originalité de ses modèles, que Giancarlo me présente les uns après les autres. Un mannequin se distingue grâce à trois éléments :
1) L’aspect général, c’est-à-dire qu’une quadra européenne un peu ronde ou enceinte n’est pas un ado métis et sportif. On trouve aussi des bébés (à divers âges), des enfants, des ados, des adultes, de tailles et de couleurs de peau différentes, avec ou sans tête, réalistes ou stylisés.
2) La finition : elle est souvent mate pour les mannequins réalistes, satinée ou métallisée sur les mannequins lingerie (à la poitrine plus travaillée), laquée noire avec des têtes « œuf » (aux visages indéterminés) pour les stylisés.
3) L’attitude : jambes croisées, raides, fléchies, bras levés, pliés, mains qui se touchent ou non, tête tournée, baissée…
«On peut faire ce qu’on veut, la seule chose qui ne varie pas, c’est la matière de départ, la résine » résume Giancarlo.
Si le showroom est une vitrine, c’est aussi un lieu de vente où tout le monde peut s’approvisionner. Lanvin, mais aussi Darjeeling (les mannequins lingerie), et…les particuliers, qui viennent s’y fournir en déco. Et oui, les mannequins sont parfois amputés. Pas seulement par Lanvin (qui en démembre souvent en vitrine pour créer une atmosphère). Dans la boutique, certains bouts servent de « displays », d’accessoires : un visage découpé fait un présentoir à lunettes idéal. Une main met en valeur une écharpe ou un sac. Un buste déboîté fait office de porte-parfum.

Bon, ça fait une heure que je suis là, captivée par l’histoire de ces poupées grandeur nature, mais je ne sais toujours pas comment Giancarlo a atterri là. Il m’explique alors qu’à la base, il est ingénieur. Il a travaillé en tant que cadre commercial et a pas mal voyagé à l’étranger, pour vendre des machines de teinture pour le textile.
Il est arrivé à Paris en 2006, a vendu des espaces événementiels pour le web. Pour lui, c’était trop abstrait, il avait besoin de concret, de pouvoir toucher le produit.
Deux ans plus tard, un contact italien lui a proposé de gérer une boutique Almax à Paris, en lieu et place d’une boutique de distributeurs Almax. « Quand on m’a dit que j’allais vendre des mannequins de vitrine, j’ai eu très peu de m’ennuyer ». Depuis, il a changé d’avis : « Ca paraît simple, mais il y a beaucoup d’éléments différents. Ces produits sont fascinants ».
A ces mots, mouvement sur ma droite : discrètement, la rouquine approuve.

Giancarlo avec un mannequin stylisé (tête "oeuf")

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Varié.
Petit, il voulait :
Construire des édifices, être celui qui crée, qui conçoit.
Un autre métier ?
Diplomate ou dans l’humanitaire. (ndlr : il préside une antenne des Petits frères des pauvres)
Le jargon :
Résine, moule, ponçage, peinture, tige au mollet, socle, étalage…
L’anecdote :
Un client assez empâté a commandé un mannequin : il souhaitait un homme au corps bien sculpté et assez en forme, habillé en Superman. C’était pour sa femme, qu’il avait connue à un bal masqué où il revêtait lui-même ce costume, des années auparavant. Il voulait lui faire revivre leur rencontre.
Le show room Almax :
35, rue Réaumur
75003 Paris
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6 commentaires pour Sortis du moule

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  2. Ronchon dit :

    Ca y est, je lis enfin ton blog! as-tu vu le film « Monique, toujours contente ? » Après ce reportage, je pense que ça va vraiment te faire marrer… J’ai appris plein de choses à la lecture de billet et je t’envies d’avoir fait cette rencontre! En revanche, si je puis me permettre (puis-je ?) je trouve que la marque est quand même très souvent citée…

    • Claire dit :

      Si tu ne pouvais pas te permettre, on serait (un poil) en dictature ! Oui je me suis posée la question de la marque…en même temps, c’est pour elle qu’il bosse…et le papier n’est pas une enquête mais le portrait de quelqu’un. Dans celui de mardi prochain, j’en cite plein d’autres. Gloups. Et pi bon, c’est pas en citant une marque de mannequins que ça va inciter tout le monde à les acheter 😉
      Et non, j’ai pas vu ce film, mais du coup ça m’intrigue !

  3. ma dit :

    je me souviens bien qu’au brésil, les mannequins de vitrine avaient des plus grosses fesses que nos mannequins européens. mais je n’imaginait pas une telle diversité chez les mannequins ! 😀

  4. Cécile dit :

    A mon avis pour faire ce métier, il faut avoir le cœur bien accroché ! J’imagine déjà un faux mannequin caché parmi les vrais qui te ferait « bouh! » quand tu passerais devant … Vive les stylisés, sobres et moins flippants ! 🙂

  5. Clem dit :

    Super ! Je me souviens de ce magasin, ou du moins d’un magasin de mannequins sur la même rue, j’habitais tout près à une époque…

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