Le juste pli

#06 Yacine, blanchisseur
C’était un vendredi soir. Je portais ma tunique bleue mignonne. J’étais allée voir Lilly Wood and the Prick en concert. C’était chouette. Surtout la première partie : « My heart belongs to Cecilia Winter », groupe supervisé par une espèce de chanteur masqué à paillettes, sous amphèts. Puis j’avais enchaîné avec un fast food. (je sais, j’ai une vie fascinante).  Jusque là, tout allait bien. Ma tunique aussi.
Je suis rentrée en métro, je me suis déshabillée (nan mais je vais arrêter avant que ça devienne porno, vous inquiétez pas), et làààààààààààààà. Le drame. Un substrat non identifié sur ma tunique. Partout, de l’épaule gauche au thorax central. Puant la chlorophylle à plein nez. Ou plutôt la menthe forte. Du chewing gum. Pas un vulgaire chewing gum venu finir sa vie en boule. Un chewing gum kamikaze venu s’exploser partout en petits bouts collants. Et davantage que de me demander si ma tunique allait s’en sortir, je me suis interrogée sur la provenance de l’intrus. Il ne s’était rien passé à la Boule Noire. Rien au Mac do. Rien dans la rame. Rien dans la rue. Je ne m’étais pas frottée exagérément aux murs. Pourtant, il m’a bien fallu l’admettre, entre le 18e et le 14e arrondissement de Paris, j’avais été victime d’un attentat textile par l’homme invisible. Arme du crime : un Mistral gagnant (plus poétique que Freedent).
Je me suis ruée sur Internet pour essayer de sauver la mise, j’ai essayé la technique du chiffon, la tactique du glaçon. J’ai congelé l’équivalent d’une marmite. J’ai frotté le tissu sur la patinoire puis j’ai essayé de détacher le chewing gum avec la pointe d’un couteau (ou comment perdre bêtement une demi-heure de votre vie). A bout de nerfs, j’ai carrément mis l’habit au freezer. Que dalle. Je l’ai récupéré, tremblant et grelottant et j’ai dû lui promettre : « plus jamais ça ».
J’avais repéré un pressing près de mon école, passage des Petites écuries dans le 10e, à l’enseigne évocatrice : « La destinée ». J’ai tenté le tout pour le tout.
J’ai donc rencontré Yacine grâce à un chewing gum.
  » J’ai très vite repassé mes chemises tout seul »
Lorsqu’on ouvre la porte de la blanchisserie, on entend, en écho à la clochette, un miaulement strident. Il s’agit de Rosie, siamoise rachitique sans âge. « Des amis me l’ont donné il y a deux mois. C’est elle qui accueille les clients. C’est le signal d’alarme ! » Le signal d’alarme vient se coller à vous (de façon moins pugnace qu’un chewing gum, cela dit) et se roule sur le dos en signe d’allégeance.
Yacine m’a reçue comme une vieille amie avant d’envoyer ma grande blessée au fond de la boutique. J’ai prié pour qu’il s’agisse des soins intensifs.
En échange, une simple échéance : « repassez jeudi ». Pas de reçu. Pas de papelard. Sa seule bonne foi en étendard. Je lui ai fait confiance. Ne lui manquait que la blouse blanche.
Je suis revenue, il avait l’air embêté. J’ai eu peur qu’il prononce le décès. Il m’a dit qu’il voulait la garder encore un peu en observation. L’opération s’était bien passée, mais il restait des séquelles. Quelques traces blanches. J’ai voulu la voir. Il me l’a apportée, presque sur un brancard. Il n’y avait rien à voir. Elle était de nouveau immaculée. Enfin, bleue immaculée. J’avais envie d’embrasser Yacine. Par décence, pudeur, peut-être, je ne l’ai pas fait. A la place, je lui ai demandé si je pouvais l’interviewer et je lui ai annoncé que je lui confierai dorénavant mon pull en cachemire.
 J’y suis allée un midi. Il déjeunait devant Euronews et la Syrie. Il nous a enfermés à clé (fâcheuse tendance depuis Giancarlo, brrrrr), puis il m’a parlé.
Yacine cause une langue qui ne m’arrange pas. Un dialecte appelé « strictus minimus ». Il a débarqué en France en 1984, « parachuté depuis l’Algérie ». Mais quand on lui demande comment s’est passée l’adaptation, on a l’impression qu’il est surveillé par le KGB : « aucun souci, j’ai eu vite plein d’amis. La France, c’est comme l’Algérie, pareil ». J’avais envie de lui montrer que je ne portais pas de micro, qu’il pouvait librement s’exprimer. A force de lui tirer les vers du nez, il a fini par lâcher : « c’était difficile au début. Question de culture, de mentalité ».
Rien de plus. Yacine est un homme simple, au sens noble du terme. Il ne va rien salir gratuitement, ni entacher aucune réputation. Blanchisseur, une véritable vocation.
Il se définit comme « nettoyeur », au risque de piétiner les plates-bandes des tueurs à gages, et se balade dans le quartier depuis 27 ans. En Algérie, il était assureur. En France, il est devenu blanchisseur. Pourquoi pas épicier ? Cordonnier ? « Question de découverte. Je suis curieux, j’aime tenter l’aventure. J’ai vu une annonce dans le journal, une blanchisserie était à vendre ». Alors il fonce et il apprend sur le tas, sans formation. « J’avais observé ma mère.  J’ai très vite repassé mes chemises tout seul ». Il est resté 18 ans Cour des Petites écuries, dans un local bien trop petit. Il s’est installé Passage des Petites écuries en 2008.
« Parfois, je dors dans ma boutique »
Les draps, les chemises et les costumes constituent les 3/4 de sa « clientèle ». Ils sont souvent propres et ne sollicitent qu’un rafraîchissement (un peu comme les filles qui viennent chez le coiffeur se faire couper 1 millimètre et demi de tifs par mois).
Leurs propriétaires sont des personnes âgées qui viennent plus au pressing pour discuter et passer le temps que détacher leurs vêtements. Surtout que Yacine a le sens du contact : « je suis plutôt accueillant et ouvert ». Ce qui explique qu’on lui pardonne toutes ses bourdes : « j’ai déjà donné certains vêtements aux mauvais propriétaires. Dans mon métier, y’a pas 100% de réussite ! » (NB: tout à coup, je suis plus très sûre, pour mon cachemire). « Mais il n’y a jamais d’engueulades. Les clients ne m’en veulent pas ».
Lorsqu’il y a des taches, c’est que les gens n’ont pas essayé le bon produit : « moi, j’en ai environ six à ma disposition. Un pour les taches de sang, un autre pour le gras, etc… alors je fais des expériences, j’essaie. Du plus léger au plus fort. » Le Dr House du prêt-à-porter.
Il m’emmène à la cave rencontrer son matos : une machine à laver et une machine de nettoyage à sec, au milieu d’un capharnaüm de vêtements abandonnés, jamais réclamés.
L’occasion de m’expliquer le principe du nettoyage à sec, qui consiste à utiliser un solvant (le perchloroéthylène, assez décrié, car cancérogène), à la place de l’eau.
Une chemise passe 1h15 dans une machine, puis deux à trois minutes sur la table à repasser. Le fer (pourtant changé tous les ans) a dû appartenir à Mathusalem. Mais la table est un vrai modèle de compét’, avec une chaudière intégrée (c’est là qu’il met l’eau).

Rosie sur la table de repassage / chaudière

Yacine achète tous ses produits en banlieue, chez un grossiste spécialisé : lessive, produits, cintres, housses plastique (qu’on n’appelle d’ailleurs pas « housses », cf plus bas dans le jargon).
Environ 50 vêtements passent quotidiennement entre ses mains, cinq jours et demi par semaine. Parfois, il travaille la nuit, et dort dans sa boutique. En effet, Yacine vit à Orsay avec sa famille.
Et chez lui, qui s’occupe du linge ? « Chez moi, c’est ma femme qui fait la lessive. Je ne mélange pas la vie privée et le travail ».
Depuis 27 ans, on a envie de lui demander comment a évolué le quartier.
« Il y a eu beaucoup de changements. Avant, les gens étaient plus calmes, ils travaillaient. Y’avaient plein d’ateliers de confection turcs, et la rue de Paradis était renommée dans le monde entier pour son cristal. Ils ont tous fermé, la faute à la crise ».
Et lui, jusqu’à quand sera-t-il là ? « J’ai 55 ans. La retraite… ? Aucune idée ! Tant qu’on a la santé, on travaille. » Et voila le retour de Yacine, bosseur modèle. En creusant un peu, il avoue qu’il se sent parfois : « otage de [son] métier » et qu’il est peu disponible pour sa famille. « C’est pas comme un fonctionnaire qui bosse huit heures et hop on rentre ». Mais il avoue aimer son travail : « si j’aimais pas ça, je ne serais pas là, même si c’est un peu monotone ».
Les prix pratiqués par Yacine défie toute concurrence. Justement, la concurrence, parlons-en :
« Dans le quartier, on est deux, trois, maxi. Une fois, l’un d’eux a essayé d’égaliser les prix, j’ai refusé. Je fais mes prix à moi. » Il ajoute : « j’aime les bons prix pour ne pas avoir trop le ventre gros. J’aime vivre normalement. Sinon, c’est abuser de la confiance des gens. C’est voler. »
Ses services sont de 20 à 30% moins chers qu’ailleurs. Je peux confirmer, il m’a demandé 3 euros pour le sauvetage de ma tunique, j’ai cru avoir mal entendu.
Et quand je lui demande comment il a fait pour venir à bout des bouts de chewing gum, sa réponse, sans complexes, est collector : « j’ai essayé de la détacher et je n’ai pas réussi. Le soir, je l’ai emmenée à ma femme. Elle me l’a rendue le lendemain matin, nickel. » Mi bouche bée, mi amusée, je lui demande des précisions (il a quand même dû lui demander son secret, en prendre de la graine) : « ah bah j’en sais rien, les femmes, c’est leur truc, elles savent y faire ». CQFD.
Yacine
Les questions bonus
Son métier en un mot :
Pénible.
Petit, il voulait être :
Contrôleur aérien.
Un autre métier ?
Steward.
Le jargon :
Perchloroéthylène, gaine (le nom de la housse), passe (c’est le nom d’un cycle de nettoyage à sec. Exemple : « t’as fait combien de machines aujourd’hui ? » = « t’as fait combien de passes ? », je vous jure.)
L’anecdote :
« J’ai fait du blanchiment d’argent ! Il y a longtemps, un homme m’a donné sa blouse de travail à laver en urgence. Je n’ai pas eu le temps de vider les poches. Je l’ai mise dans la machine puis j’ai vu tourner un billet de 100 francs. Puis deux, trois. En tout, il y en avait onze. Je les ai récupérés, fait sécher, et rendus au client, ils étaient en bon état. » De l’argent nickel.
Où trouver Yacine :
Pressing La destinée
3 passage des Petites Ecuries
75010 PARIS
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6 commentaires pour Le juste pli

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  2. ma dit :

    comme cécile, j’aurais bien envie de traverser (un petit bout de) paris pour aller chez yacine mais j’ai un problème : je ne fais jamais de tâches !
    bon sinon, j’ai testé quand j’étais petit le collier de chewing gum. bien collé partout sur la peau, un délice. enlevé à l’huile de coude par ma maman avec un glaçon. mais ça marche peut-être mieux sur la peau que sur les vêtements 🙂

    • Claire dit :

      Pris sur le fait : « je ne fais jamais de tâches ». Ouais, espèce de machiste 🙂 (ou alors, sans l’accent circonflexe).

      • ma dit :

        hahaha ! ah ben vi, bien vu !
        hum..
        bon
        donc ben je rectifie « je ne fais jamais de taches »
        encore que pour une courte durée, ça pourrait être rigolo de tester « je ne fais jamais de tâches » 😀

  3. Clem dit :

    la méthode pour la cire, ça marche peut-être aussi pour le chewing-gum: une ou deux feuilles de Sopalin sur la chose, retourner le tissu et repasser sur l’envers, le produit incriminé fond et le Sopalin l’absorbe… 😉

  4. Cécile dit :

    Ces portraits sont de + en + savoureux ! 🙂
    Ça me donne presque envie de traverser Paris pour aller chez Yacine ! 🙂

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