Notes de services

Les plus attentifs auront noté une petite interruption bloguesque de…hemhem…quelques mois.
J’aimerais la justifier par une explication picaresque, mais j’ai tout simplement : levé le pied, été débordée, manqué de café, choisissez ce qui vous convient le mieux.
Ce blog fait le portrait de professionnels. Mais il n’est pas un blog « boulot ». Les blogs boulot se concentrent sur un seul métier, tenu par celui ou celle qui l’exerce. Un peu comme si je vous racontais par le menu mon boulot de journaliste. Je me suis intéressée à ce sujet à la suite de la publication de plusieurs livres tirés de tels blogs.
Exceptionnellement, à la place d’un portrait, voici mon enquête (rédigée au printemps 2012) sur ce sujet. Merci encore à tous les interlocuteurs qui ont eu la gentillesse de répondre à mes interrogatoires questions.
Une fois l’uniforme ou la blouse remisés au vestiaire, certains professionnels continuent leur journée sur Internet. Ce sont les blogueurs ‘boulot’. Et leurs billets sont moins des doléances sur la machine à café que des réflexions sur le monde du travail.
«Pourquoi les trains ralentissent-ils si souvent ? Pour résumer, c’est à cause d’un grain de sable, et la ligne les accumule tous les jours…vous voyez Paris-Plage ?», ironise Cédric Gentil dans un de ses articles. Ce jeune conducteur de RER dynamique nous accueille dans sa cabine de conduite pour nous parler de son blog Mesdames et messieurs votre attention s’il vous plaît. Ouvert début janvier, celui-ci draine déjà son lot d’usagers. Le trafic y est aussi exponentiel que sur la ligne A à l’heure de pointe. Dans ses articles, consultés près de 1800 fois chaque jour, Cédric décortique les incidents techniques et met en équation perturbations et régulation. «Dans mon blog, je réponds à la question : ‘pourquoi c’est tout le temps le bordel sur le RER A ?». Déjà célèbre sur le réseau social Twitter, il a été repéré par la responsable de la plate-forme de blogs de Libération, qui est devenu son hébergeur et qui accroît encore sa visibilité.
Le site de Cédric Gentil entre dans la catégorie des blogs ‘boulot’, ces pages internet destinées à recueillir des témoignages personnels sur fond professionnel. Enseignant, caissière, pédiatre, chauffeur de taxi, chef de gare, agent immobilier…leur existence virtuelle les rend difficiles à recenser, mais ils sont nombreux à avoir investi la blogosphère ces dernières années. «Les plus intéressants et les mieux écrits se comptent sur les doigts de la main» explique Gaëlle Picut, journaliste blogueuse qui en liste une partie sur son site. Et dans les tiroirs de ceux qui se démarquent, on trouve autre chose que de banales histoires de bureau.
Pour sa part, notre conducteur se revendique pédagogue : «Les gens veulent comprendre comment ça fonctionne. Les explications sont souvent toutes bêtes, mais si on ne prend pas la peine de les donner, ils se fâchent. Quand on me dit : ‘j’ai vécu tel incident, et vos précisions ont désamorcé ma colère’, mon objectif est atteint.» Et notre démineur a du boulot. Sur le tronçon central du RER A, près de 175 millions de trajets ont été comptabilisés en 2010. De quoi présager du taux d’énervés. Malgré la médiatisation croissante de son blog et l’absence de pseudonyme, la hiérarchie de Cédric Gentil ne lui a encore fait aucun retour sur sa démarche.
Rien d’étonnant, selon la psychologue du travail et psychanalyste Valérie Tarrou : «Il y a une augmentation de l’isolement à l’intérieur de la plupart des activités. Ces blogs permettent de renouer un dialogue qui ne se fait plus au travail.» Est-ce un hasard si le premier billet du blog commence par cette phrase : «lorsqu’on me parle de mon travail, un des mots qui revient le plus est le mot ‘Solitude’» ? Ce genre d’aveu, c’est le supplément d’âme sans lequel son blog ne serait qu’un traité de vulgarisation technique pour les nuls.
«Ouf, je ne suis pas seul(e)»
«Les blogs ‘boulot’ ne sont pas assimilables à des blogs ‘personnels’, dans lesquels les auteurs racontent leur vie privée, mais on y retrouve des fonctions communes, comme celle de se dévoiler» commente Sébastien Rouquette 1, sociologue des médias et d’Internet.
Un train peut en cacher un autre : derrière l’envie d’informer ou de partager son quotidien se révèle le besoin de trouver un exutoire. Sans surprise, la plupart des blogs boulot concernent le secteur tertiaire et les métiers cultivant le relationnel : professeurs, magistrats… et surtout professionnels de santé. Le cardiologue Jean-Marie Vailloud a pisté depuis fin 2008 pas moins de 211 blogs marqués du sceau du stéthoscope, de l’infirmier à la sage-femme en passant par le néphrologue.
L’un des plus célèbres est celui de Jaddo, Juste après dresseuse d’ours. Cette généraliste de 31 ans a commencé sa thérapie ‘blog’ en 2007. «J’avais besoin de rendre compte des absurdités de l’hôpital, d’écrire les trucs que j’avais dans le ventre.» Des histoires ‘brutes et non romancées’, avertit l’auteure sur sa page d’accueil, avant de ruer dans les brancards : «direction les urgences, où vous allez attendre un petit peu avant de rencontrer un type au sourire franc, qui ressemble au Dr Carter et qui va se bétadiner les mains pendant 4 vraies minutes de vaporeuse mousse jaune avant de vous emmener dans une pièce lumineuse carrelée de blanc et de vous poser 8 jolis points de suture, bien propres, bien alignés, derrière un champ bleu stérile, en vous faisant même pas mal ou si peu. (…). Voilà pour la fiction. La réalité, c’est Bagdad. (…)»

« Juste après dresseuse d’ours », by Jaddo

Ces blogs inventent de nouvelles formes de solidarité dans des secteurs en manque de supervision. Via le système des liens, la plupart donnent un accès aux blogs de leurs ‘voisins’. Une vision collective résumée par le Dr Jean-Marie Vailloud : « chaque blog raconte le métier de façon un peu différente, compose une vue d’ensemble par petites touches, comme un tableau de Seurat ».
Une mine pour leurs pairs. « Elle dit ce qu’on a tous vécu, ce qu’on voudrait tous raconter, sauf qu’elle, elle sait le faire. Avec beaucoup d’humour, elle nous permet de nous dire : ‘ouf, je ne suis pas seule’» analyse A., médecin et aficionado de Jaddo, qui tient elle-même un blog sous le pseudo « Gélule ».
 Maître Mô, avocat lillois, ne dit pas autre chose : « C’est un métier usant. Il faut trouver du ressort quelque part. Mes récits figent mes batailles et ce dans quoi je me suis investi. » Livrées sur Internet, ses batailles personnelles atteignent une dimension publique, son blog ayant accueilli plus d’un million de visiteurs uniques en quatre ans. Le pénaliste poursuit sa plaidoirie : « je veux montrer qu’on n’est pas tous des vendus. La reconnaissance est rare dans un métier de ‘sale con’, de ‘menteur’. Comme quoi on fait tout pour défendre des salauds. »

« Au guet-apens », by Maître Mô

La reconnaissance, le mot est lâché. Voire la revendication : « je suis membre du Conseil de l’Ordre, et j’ai l’impression que mon blog est plus efficace pour protester que le fait de lutter dans les instances professionnelles conçues pour ça. » Passer des maux aux mots, une pratique courante dans ces professions, selon Valérie Tarrou, psychologue du travail : « adresser son travail à l’autre permet d’évoquer sa pratique et ses émotions. »
Un miroir de la société
Si leurs confrères sont nombreux à les suivre, l’auditoire de ces blogueurs est bien plus large. Selon les estimations de Jaddo, environ 60% de son lectorat serait bien en peine de distinguer les leucocytes des lymphocytes.
Isabelle est une inconditionnelle des blogs de médecins et conseillère principale d’éducation dans un collège : « ils écrivent plutôt bien, les bougres, sitôt qu’on sort des critères purs de la calligraphie pour aborder celle des mots. Et moi, je les aime, les mots, pour ce qu’ils révèlent de l’humain. » Sébastien Rouquette souligne : « le fait que ces blogueurs s’adressent à des gens qu’ils ne connaissent pas leur permet de parler du fond sans être parasité et de décontextualiser. » Jusqu’à atteindre l’universel.
Maître Mô ne s’en approche jamais tant que lorsqu’il évoque l’un de ses clients : « […] Noël, il ressemble à un monstre, un comme auraient pu en enfanter Frankenstein et Nosferatu, s’il leur était venu la mauvaise idée de copuler. […] mais en même temps, il fait à  l’évidence partie de ces hommes à  qui la noblesse de mon métier est de prêter, le temps de leur défense, tout ce que j’ai, moi, eu la chance de recevoir : pêle-mêle, les mots, les outils juridiques, les sentiments, l’éducation, les repères humains, le cœur (…) »
Sous le récit de chaque procès, de chaque incident ou consultation, se dessinent nos propres vies. On a tous été victimes d’une panne de RER, on a tous un parent atteint d’un cancer. Une identification renforcée par l’usage des commentaires par les lecteurs : pas moins de 662 pour un billet de Maître Mô fin 2009, qui donnait la parole à un pédophile. Une tribune qui leur permet de donner leur avis et se raconter eux-mêmes. Et lorsque les auteurs postent moins régulièrement, ils font salle (d’attente) comble. Leurs lecteurs réclament de nouveaux billets.
Il n’est pas surprenant que les éditeurs se penchent sur le phénomène. Guy Birenbaum, également chroniqueur et blogueur, diagnostique le cas Jaddo : «elle tend un miroir formidable sur la société. » Il a publié son livre Juste après dresseuse d’ours chez Fleuve noir en octobre dernier et plus de  16 000 exemplaires ont déjà été écoulés.
Bénédicte Desforges, ex policier, en est déjà à son second : Police, mon amour- Chroniques d’un flic ordinaire, (Anne Carrière Editions). Et qui n’a pas entendu résonner les roulettes des caddies de Tribulations d’une caissière, sorti sur grand écran en décembre dernier ? Le film rend hommage aux forçats des hypers, et au livre d’Anna Sam, lui-même tiré de son blog. Quant à Maître Mô, il a sorti son livre : Au guet-apens, aux éditions Table Ronde, en novembre 2011. De quoi satisfaire un autre de ses objectifs : «je veux montrer que les affaires, et donc les présumés coupables, sont plus complexes que ça. Sortir du cabinet pour aller vers le plus grand nombre. Ah, si je réussis ça dans une cour d’assises… !»

« Police mon amour », by Bénédicte Desforges

Encore faut-il avoir la même influence dans la vie réelle. Dans son blog, Jaddo raconte le déroulé d’un congrès de médecine et expose les conflits d’intérêt des laboratoires pharmaceutiques. Elle admet ne pas avoir pu être aussi incisive dans la réalité.
A défaut de révolutionner les prétoires ou les amphithéâtres, les blogs boulot sont un indicateur des conditions de travail dans un secteur donné. Les blogs de profs sont à ce titre éloquents, entre Prof à la dérive, enseignant en ZEP, et l’ultime billet d’Une vie de prof, qui redirige vers le forum «quitter l’enseignement» avant que l’auteur mette la clé sous le blog. Ces thermomètres du malaise au travail sont toutefois à prendre avec des pincettes. «Ces blogs reflètent davantage les angoisses que le positif, on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure !» tempère Sébastien Rouquette. Et tout le monde ne s’exprime pas. Le sociologue poursuit : « ceux qui exercent des métiers manuels n’ont pas un rapport facile à l’écrit. Pourtant, ils éprouvent aussi des difficultés, mais n’ont pas de blogs pour le dire. » Si ces derniers ne se substituent pas aux psychologues et ne pallient pas une insuffisance d’effectifs ou de communication, il faut leur reconnaître des vertus apaisantes. « Ce n’est pas curatif, mais ça aide » commente Valérie Tarrou. Quand on voit le tableau (noir) dans l’Education nationale ou le malaise des professionnels de santé, on se dit que les blogs boulot ont encore de beaux clics devant eux.
1 Sébastien Rouquette, auteur de « L’analyse des sites Internet. Une radiographie du cyberesp@ce », Paris/Louvain, Ina/De Boeck.
Edit : je découvre seulement maintenant le sujet « Les médecins blogueurs » diffusé le 9 juin dernier sur France Culture dans l’émission « Place de la toile », ici. En prime, l’interview de Gélule !
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2 commentaires pour Notes de services

  1. Hermine dit :

    En lisant cet article, je me suis rendue compte que mon blog était presque un « blog-boulot ». Sauf que c’est pas un métier, être malade.

  2. Isabelle dit :

    Le défaut quand on laisse tomber son blog trop longtemps, c’est que les lecteurs aussi le délaissent. Mais décidément, il est trop bien écrit, celui-ci ! Et, dès que j’aurai trouvé le temps d’écouter l’émission sur France-Culture ( comment ai-je pu louper un passage de DDD sur Radio France ? ^^) je remonte à nouveau le temps, car je suis persuadée que je n’ai pas lu tous les portraits.
    Bravo pour cette fine analyse et très heureuse si j’ai pu y contribuer un tant soit peu.

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