Et la lumière fuse

#07 Julia, directrice de la photographie
Visage fin, regard doux, sa voix a les accents du pays basque. Ses yeux clairs laissent passer la lumière.
J’ai rencontré Julia en 2007, en vitesse, sur un court-métrage qu’on devait réaliser en 48 heures chrono. J’officiais comme scénariste, elle dirigeait l’objectif et les loupiotes.
Depuis, elle est entrée à la Fémis, THE école de cinéma parisienne, une structure qui produit six réalisateurs, six scénaristes, autant de chefs op et de monteurs par an, avec une bande annonce devant laquelle bavent des centaines de candidats chaque année et qui en envoie autant bouler, moi comprise. Julia aura terminé ses quatre ans d’étude en juin prochain. En parallèle, elle bosse déjà en tant que, euh… chef opérateur ? teure ? trice, peut-être ? Julia m’éclaire : « je me pose encore la question, mais de toute façon, je trouve que ‘chef op’ fait un peu militaire. Les Américains parlent de ‘directeur de la photographie’. Dans mes derniers projets, j’ai été créditée ‘directRICE de la photographie’. C’est encore ce que je préfère, même si ça me donne l’impression de revendiquer un certain féminisme… »
Une fois qu’on s’est mises d’accord sur l’intitulé de son métier, on peut commencer.
Chef op’/ directeur de la photo consiste à travailler l’image d’un film; plus globalement son atmosphère, en passant par  le cadrage et la lumière. L’objectif est de concrétiser l’idée (complètement abstraite le plus souvent) qui plane dans la tête d’un réalisateur, en passant par tout un panel d’ampoules et de watts. Une mission délicate.
Pourtant cinéphile aguerrie, je pensais que le cadre était réservé aux cadreurs (pas vous ?)
« Je ne pourrais pas faire la lumière sans le cadre, c’est intimement lié. Dans 80% des films en France, tu fais les deux. » Et qu’on ne vienne pas lui demander à quoi sert son boulot : une lumière, c’est un contraste et une couleur. Son travail ne se voit pas, il se ressent. C’est un peu comme le maquillage. Quand il se voit, ça veut dire que c’est raté.
Quand elle évoque le cinéma, son regard a tendance à s’éteindre. Selon elle, on ne prête pas assez attention à son métier : « le nombre de films qui se réduisent à simplement filmer un scénario ! » Pourtant, tout autant que l’histoire, la mise en scène et les acteurs, la lumière joue un rôle clé dans un film : « Si le réalisateur ne raconte rien avec la lumière, alors autant qu’il écrive un bouquin ! » précise-t-elle, mi amusée mi révoltée.
« Aux Guignols de l’info, j’ai vu les marionnettistes et les scénaristes inventer un monde »
Elle ne donne en tout cas aucune leçon, parce que plus jeune, elle en tenait une couche : « au collège, je pensais que le réalisateur faisait tout. Il créait l’histoire, il réalisait et il montait le film ! » Après avoir regardé « La guerre des étoiles », elle a dû trouver George Lucas balèze. Du coup, elle ne se sent pas assez à la hauteur pour faire du ciné et veut être architecte d’intérieur. Déjà, elle veut composer des espaces, allier des matières, réfléchir à l’agencement des pièces d’une maison par rapport à la lumière et aux couleurs. En parallèle, elle développe sa cinéphilie. Elle loue des VHS, s’abonne au magazine Première, et un jour, c’est l’illumination. Un lecteur a demandé ce qu’était un chef op. Dans la réponse du magazine, Julia lit la description de son futur métier. « Je me suis dit que j’allais faire du cinéma. Et puis comme je ne savais pas dessiner, l’architecture, c’était un peu compromis. En plus, je ne voulais pas faire de longues études. Même si au final, ça m’a pris six ans ! »
Elle continue à regarder des films, guidée par sa grande sœur, en se concentrant cette fois sur l’image. Elle vise ensuite un BTS audiovisuel, « court et efficace », mais elle doit pour y entrer avoir un bac S. Malgré des notes scientifiques catastrophiques, elle est prise en BTS à Roubaix et à Toulouse car ils privilégient l’expérience : au lycée, elle s’est mise à la photo, a créé un ciné club et tourné de petits films institutionnels. Ça aide. Elle choisit la ville rose, parce qu’en tant que basque : « Roubaix, c’était pas possible ! » Elle y fait ses classes pendant deux ans, et y développe une vision globale du cinéma. « C’était autre chose que les films des années 90 que j’allais voir avant. Les étudiants connaissaient la Nouvelle Vague, Bergman, Pialat. J’ai appris à développer mon sens critique, je n’étais plus seulement ‘la cinéphile du lycée’. » Après un stage de journaliste reporter d’images en Espagne et un été à régler l’éclairage pour une compagnie de théâtre itinérante, elle monte à Paris. La suite du scénario est caricaturale : elle a 21 ans, elle ne connaît personne, sa première chambre de bonne est plus glauque que le placard d’Harry Potter, les gens ne la calculent pas. Elle bombarde les boîtes de prod de CV, et se souvient: « c’était complètement inutile ».
Au bout de quelques semaines, ses amis du BTS débarquent à leur tour et l’une de ses amies l’aide à décrocher un stage aux Guignols de l’info.« J’étais assistante mise en scène, pas sur le plateau, mais pour les petits sketchs. Un poste qui te permet de rencontrer tout le monde et voir une réalisation dans sa globalité. J’ai vu discuter les marionnettistes avec les scénaristes et les décorateurs, je les ai vus inventer un monde. » Pour Julia, le travail d’équipe est un élan vital, un moteur. Elle fait un parallèle avec la réalisation d’un plat : « le réalisateur, c’est le chef cuistot. Il a les produits et la recette. Mais derrière, il faut une brigade : un saucier, un pâtissier, un sommelier… ils ont tous des compétences spécifiques et ils proposent tous leur savoir-faire au chef pour réussir au mieux la recette. C’est l’alliance de la créativité et de la technicité. A la fin, on vise le plaisir immédiat du public. » 

Les Guignols

Après les Guignols, elle fait pas mal de figuration pour compléter ses heures d’intermittente. A chaque fois, elle va voir les directeurs de la photo pour leur demander un stage. Un jour, ça marche. Elle enchaîne une pub puis un long-métrage.
De film en aiguille, une scripte lui fait rencontrer un directeur de la photographie qu’elle va assister pendant trois ans. « J’étais seconde assistante caméra. Le directeur de la photo (ou chef op’, vous suivez ?) cadrait, le premier assistant faisait la mise au point et moi, je chargeais et déchargeais les pellicules. C’est flippant, car il ne faut pas les mettre au jour. En une demi seconde, tu peux cramer toutes les séquences qui ont été tournées. »
« Les étudiants de la Fémis ne sont pas des snobs qui filment le parquet des apparts parisiens »
La pellicule ? Et le numérique alors ? Il ne l’a pas encore enterrée ? « En ce moment, on vit une période intéressante parce qu’on est à 50/50. Avant, on n’avait que l’argentique. Après, on n’aura que le numérique. J’aime avoir le choix, selon le propos du film. »
Question coût, Julia brocarde une de mes idées reçues. Il est vrai qu’au niveau tournage, la pellicule est plus chère, mais la post production numérique coûte un bras.
De la même façon, du super matériel n’est pas forcément un bon choix : « il faut servir le film. Si tu fais un film de potes ou de famille, une caméra DV dégueu peut être parfaite ». Et le fameux 5D ? L’appareil photo dont tout le monde me rebat les oreilles parce qu’il peut tourner des films ? « Le 5D fait une image tellement forte qu’il est difficile de la moduler. En plus, il ne convient pas quand il y a beaucoup d’action, de mouvements, ou des plans larges comme dans les westerns. Céline Sciamma l’a utilisé pour ‘Tomboy’ parce que c’est un film avec des enfants. Quand tu veux capter leur fraîcheur, leurs jeux spontanés, la pellicule n’est pas indiquée. Le temps que tu la recharges, ils auront fini. Le 5D a une bonne sensibilité, il permet de tourner vite et avec moins de lumière. Mais encore une fois, ça dépend des cas ! »
Sous l’influence de son ‘mentor’, elle tente la Fémis, réservée aux moins de 27 ans, et limitée à trois essais. Le 3e est le bon, en 2007, grâce en partie à un dossier d’enquête pour lequel elle photographie des prostituées. La représentation du corps est une thématique qui revient souvent dans le travail de Julia. Dans son mémoire de fin d’année, en revanche, elle se demande : ‘comment représenter l’état interne d’un personnage par l’altération photographique ?’ Autrement dit, comment rendre les émotions, par essence invisibles (mémoire, peur…) ? Comment transcender le sentiment par l’image ? « Au théâtre, il y a le monologue, en littérature, tu peux pondre 30 pages sur une description, mais au cinéma ? Une des solutions est d’altérer l’image : le flou, le ralenti, le zoom…la surpixellisation. » Et de me citer les autoportraits décomposés de Francis Bacon et les impressionnistes.

Autoportrait, Francis Bacon

Après presque quatre ans à la Fémis, que peut-elle en dire ? Est-ce une structure rigide abritant des pseudos artistes mi bobos mi snobs qui se regardent filmer ? Une rumeur persistante (provenant bizarrement de pas mal de recalés), qui ne colle pas vraiment avec le profil de Julia. « Non c’est faux ! Nous ne sommes pas des intellos qui filmons uniquement en appart parisien avec parquets et cheminées ! » A la Fémis, elle a principalement appris à lire un scénario et à bosser avec un réalisateur. « En première année, je me suis dit : ‘mince, on n’apprend pas la technique, par exemple, à faire un éclairage à la bougie.’ J’ai compris après que 90% d’une image réussie réside dans ta compréhension du film et des intentions du réalisateur. La technique est secondaire. C’est facile d’être un pur technicien, de rendre une atmosphère tamisée, mais quand c’est pas possible, il faut être capable de proposer autre chose, tout en gardant l’idée du réalisateur. Le seul moyen d’apprendre, c’est sur le tas, en filmant. Pour reprendre l’exemple de la bougie, c’est à force d’essayer que tu trouves la bonne alchimie entre la bougie et l’éclairage. Et ce qui aura marché pour un film sera une catastrophe pour un autre. Il n’y a pas UNE bougie et UN éclairage. Il faut toujours tester, recommencer. Ça fait peur, mais au final, ce serait triste s’il n’y avait qu’une manière de faire les choses ! »
« Les réalisateurs sont très souvent flippés »
Etant encore à l’école, elle peut se permettre quelques ratages : « mais qu’est-ce que t’es mal quand une séquence merde…! ça m’est arrivé lors d’un tournage école, une nuit, en Normandie : ce court-métrage, c’était  vraiment ‘Lost in la mancha’  » (N.B : LA figure majeure du tournage maudit, by Terry Gilliam)  « On a eu problème technique sur problème technique. Tout le monde en avait ras-le-bol. On tournait en argentique, et on s’est aperçu que dans le couloir, le magasin rayait la pellicule ». (Oui oui, vous n’avez rien capté, moi non plus, ça s’appelle du jargon).
La Fémis lui a aussi permis d’assister le grand Michael Haneke. Contrairement aux apparences, ce n’est pas avec lui que Julia a le plus appris : « C’est un sur-technicien, il sait tout faire. Il est absolument génial, mais il sait tellement ce qu’il veut que tu es inutile, tu n’as aucune force de proposition. Pour un débutant, bosser avec lui n’est pas très intéressant, même si avec lui, j’ai quand même beaucoup appris ! »
A l’avenir, elle veut continuer l’assistanat, pour toujours avoir un recul sur le travail d’autrui, continuer à apprendre et à se nourrir. Elle n’est pas du genre à vouloir développer un style et devenir un modèle : « j’aurais trop peur de faire toujours la même chose, il faut être balèze pour se renouveler. Ce qui me définit en temps que chef op n’est donc pas un style d’image mais le choix d’un scénario. Je passe tellement de temps à essayer d’incarner une idée que si l’histoire ne me plaît pas, je n’y vais pas ! »
Julia débute toujours par un brief avec le (ou la) réalisateur (trice), puis en fonction de ce qu’elle ressent de ‘l’idée’, elle envoie des intentions d’images (photos de films, peintures, livre…) afin de rendre une atmosphère. La lumière va-t-elle être diffuse, cassante, enrobante, cotonneuse, laiteuse ? L’image : contrastée ou douce ? L’ambiance : plutôt saturée ? pastel ? « Tout cela a à voir avec l’esthétique du film. A ce stade du projet, je suis aussi en contact avec le(a) décorateur(ice), le(a) costumier(e), le(a) maquilleur(euse). » Jusqu’à ce que le réalisateur lui dise qu’elle chauffe ou bien qu’elle brûle. Il la renseigne en parallèle sur ses futurs outils : budget et conditions de tournage. « En fonction des propositions qu’il a aimées et du budget, tu adaptes tes outils…qui prennent vite la taille d’un camion ! » Après, elle négocie avec la production, l’empêcheuse de tourner en rond. Les producteurs, ce sont (mais pas que), les casseurs de rêves. Ces gens qui refusent les tournages sur la lune ou au fond de l’océan. « Mon job est de défendre l’image du film. Je ne suis pas butée, non plus. On discute en bonne intelligence pour essayer de trouver la meilleure solution possible. »
Et pour négocier, il faut savoir être patiente. Une qualité qui l’aide aussi à jongler avec des égos souvent fragiles et surdimensionnés. « Je n’ai pas de ‘point de vue’ artistique, mais j’ai des idées techniques pour alimenter celui d’un réalisateur. Je suis une force de proposition. Je concrétise des sensations, des perceptions. J’ai ma propre sensibilité, on fait appel à moi pour mes compétences, mais je dois aussi épouser celles des autres. J’acte le film d’un réalisateur, ce qu’il a rêvé, fantasmé, parfois depuis deux ans. Si un réalisateur est chiant, c’est parce qu’il est flippé. Il a peur que ça ne marche pas. D’autant plus qu’il s’agit d’un projet intime dans lequel il a mis beaucoup de lui-même. »
Pour cette raison, les projections de rushes (ce qui a été tourné) peuvent être difficiles. « Des fois, tu proposes tellement qu’il prend beaucoup de toi, mais ça reste SON film. Tu dois être là pour lui. Il ne vaut mieux pas avoir de problème d’égo. Quand il voit le résultat, il a perdu quelque chose et gagné autre chose. Il faut réussir à trouver un équilibre. »
En dernière année, elle travaille davantage qu’elle ne suit de cours, grâce à son réseau : « dans ce métier, on ne recrute pas un poste, mais une personne, par le bouche-à-oreille. Des fois, tu as bien bossé et tu ne piges pas pourquoi tu n’es pas choisi, ça t’empêche de dormir. Le réalisateur peut ne pas te rappeler car il veut essayer avec quelqu’un d’autre. » On dirait presque une histoire d’amour. Le monde du cinéma n’est pas qu’une famille idéale qu’il suffit d’intégrer. Les compétences jouent autant que le relationnel. « Il peut aussi se produire l’inverse : une fois, le tournage s’est mal passé mais pendant le montage, le réalisateur m’a rappelée en me disant que finalement, j’avais eu raison ». Julia, c’est encore l’enfance de l’art : « on se cherche tous ensemble, je suis encore une jeune chef op’. On essaie de créer notre famille de cinéma. On peut encore se faire  part de nos doutes, c’est encore agréable ».
Fondu au noir
Ses deux derniers projets incarnent une vraie diversité artistique :
– « Macha », un moyen-métrage tourné en Ukraine. « Un road movie qui m’a appris à travailler très vite, en lumière naturelle, caméra à l’épaule. C’était la première fois que je filmais des actrices sans penser à l’image. J’étais tout le temps collée à elles, j’ai trouvé intéressant de réussir petit à petit à trouver un rythme, une danse avec elles. A la fin, j’anticipais leurs moindres gestes ».
– « La mort du loup », un court-métrage esthétisant : « un vrai cadeau en terme d’image ! Sans dialogues, tout devait passer par le cadrage et le jeu, tout était storyboardé » (story bordé pourrait-on dire, c’est-à-dire que le moindre plan a été dessiné, millimétré, anticipé). « On a tourné dans un château superbe, il y a eu une vraie rencontre avec les propriétaires, qui allait plus loin que le tournage. »
Son travail lui permet en effet de voyager et lui donne accès à des lieux insolites, dont elle apprend énormément. « Je suis allée en Ukraine, au Liban, en Espagne…j’aime rester longtemps quelque part pour voir évoluer la lumière. » A force, Julia se fait un répertoire de correspondances lumino-topographiques. « Un ciel couvert avec une trouée de soleil, c’est la lumière parisienne par excellence, car les pierres des façades haussmanniennes sont si claires que le contraste avec le ciel est alors saisissant. » On imagine un réalisateur lui parler d’une séquence à tourner à Tripoli un après-midi. On la voit bien répondre : « une lumière tamiso-diffuse ici après 6h32 ? Tu es plein d’espoir; cela dit, on doit pouvoir se la tenter sur le lac Baïkal ou bien en Mongolie ».
Sur la lumière, ok, on est suffisamment éclairés. Mais quid de son rapport aux ombres ? Est-elle aussi fondue du noir ?
« L’ombre et la lumière, c’est un peu le mal et le bien. L’ombre représente la dureté d’un scénario ou d’un personnage. Pour Henri Alekan, un des plus grands chefs opérateurs français, la qualité d’une ombre donne une information capitale. L’ombre et la lumière, c’est pareil. On travaille sur des non-dits, des ressentis. »
La projection est presque terminée. Avant d’inscrire le mot « fin » sur l’écran de cette interview (que l’on vit plutôt mal en tant que journaliste, car il est toujours difficile de se séparer d’un interlocuteur passionnant),  on lui demande comment elle vit, de son côté, la fin d’un tournage.
« C’est très dur de sortir d’un film, car c’est un travail continu. Toute l’équipe est dans le même hôtel, alors tu en parles au petit-déj, toute la journée, et juste avant de te coucher. Il faut se protéger. Parce qu’on vit, on mange, on respire le film. On fait 35 heures en trois jours. Quand un tournage se termine, c’est plus qu’une colonie de vacances, c’est une réflexion que tu as eue pendant des mois, qui finit par faire partie intégrante de toi, qui s’arrête d’un coup. Il faut tout reprendre à zéro pour un autre projet…quand je rentre d’un tournage, je suis heureuse de retrouver mes proches, mais j’ai un baby blues de dingue. »

Julia sur un tournage

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Sensible.
Petite, elle voulait être :
Architecte d’intérieur.
Un autre métier ?
Cuisinière.
Le jargon :
Gélatine, mandarines, kilo HMI (lumière froide du jour) lumière tungstène (abat-jour, tamisée), kino (fluo), sa source préférée. Les kinos ressemblent à des néons, ils créent une lumière douce et diffuse sans faire d’ombres.
Sa lumière naturelle favorite :
Les plages du nord en hiver, comme Dunkerque ou Ostende, là où mer et ciel se confondent. Ça donne une lumière crue et étale qui fait ressortir les couleurs vives.
Ses modèles :
Les chefs op’ Darius Khondji (« La cité des enfants perdus » de Jeunet et Carot, « Panic room », « Se7en » de Fincher… ), Harris Savides (« Gerry », « Elephant » et « Last days » de Gus Van Sant, mais aussi « Somewhere », le dernier Sofia Coppola), et Lance Accord (« Marie-Antoinette », « Lost in translation »…)
L’anecdote:
« Il n’y a pas d’anecdotes, mais des situations. Y’a des décors où t’as tellement l’air con ! Tu te retrouves en combinaison sous l’eau dans le lac d’une base de loisirs à Cergy à 6h du mat, ton réveil sonne tu te dis : ‘bon’.
Les fois aussi où tu attends la pluie à 3h du mat au Liban avec des gens que tu connais pas, ça invite aux confidences intimes. Après tu en recroises un dans un magasin de matos six mois plus tard, sa tête ne te dit que vaguement quelque chose, et là tu te souviens lui avoir parlé de… (au choix : la chimio de ta grand-mère, l’alopécie de ton caniche, ta colombophobie…). « Il faut une énergie de dingue : on est 50 personnes à patauger dans la boue, au milieu de la Creuse, pour filmer quelqu’un, pour faire une histoire que les gens iront voir… ou pas. Il faut être fou ! »
P.S : « Et toi t’es dans quoi » a sa page Facebook ! Et la liker, c’est me faire grand plaisir la conserver !
C’est par là
Publicités
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 commentaires

Le juste pli

#06 Yacine, blanchisseur
C’était un vendredi soir. Je portais ma tunique bleue mignonne. J’étais allée voir Lilly Wood and the Prick en concert. C’était chouette. Surtout la première partie : « My heart belongs to Cecilia Winter », groupe supervisé par une espèce de chanteur masqué à paillettes, sous amphèts. Puis j’avais enchaîné avec un fast food. (je sais, j’ai une vie fascinante).  Jusque là, tout allait bien. Ma tunique aussi.
Je suis rentrée en métro, je me suis déshabillée (nan mais je vais arrêter avant que ça devienne porno, vous inquiétez pas), et làààààààààààààà. Le drame. Un substrat non identifié sur ma tunique. Partout, de l’épaule gauche au thorax central. Puant la chlorophylle à plein nez. Ou plutôt la menthe forte. Du chewing gum. Pas un vulgaire chewing gum venu finir sa vie en boule. Un chewing gum kamikaze venu s’exploser partout en petits bouts collants. Et davantage que de me demander si ma tunique allait s’en sortir, je me suis interrogée sur la provenance de l’intrus. Il ne s’était rien passé à la Boule Noire. Rien au Mac do. Rien dans la rame. Rien dans la rue. Je ne m’étais pas frottée exagérément aux murs. Pourtant, il m’a bien fallu l’admettre, entre le 18e et le 14e arrondissement de Paris, j’avais été victime d’un attentat textile par l’homme invisible. Arme du crime : un Mistral gagnant (plus poétique que Freedent).
Je me suis ruée sur Internet pour essayer de sauver la mise, j’ai essayé la technique du chiffon, la tactique du glaçon. J’ai congelé l’équivalent d’une marmite. J’ai frotté le tissu sur la patinoire puis j’ai essayé de détacher le chewing gum avec la pointe d’un couteau (ou comment perdre bêtement une demi-heure de votre vie). A bout de nerfs, j’ai carrément mis l’habit au freezer. Que dalle. Je l’ai récupéré, tremblant et grelottant et j’ai dû lui promettre : « plus jamais ça ».
J’avais repéré un pressing près de mon école, passage des Petites écuries dans le 10e, à l’enseigne évocatrice : « La destinée ». J’ai tenté le tout pour le tout.
J’ai donc rencontré Yacine grâce à un chewing gum.
  » J’ai très vite repassé mes chemises tout seul »
Lorsqu’on ouvre la porte de la blanchisserie, on entend, en écho à la clochette, un miaulement strident. Il s’agit de Rosie, siamoise rachitique sans âge. « Des amis me l’ont donné il y a deux mois. C’est elle qui accueille les clients. C’est le signal d’alarme ! » Le signal d’alarme vient se coller à vous (de façon moins pugnace qu’un chewing gum, cela dit) et se roule sur le dos en signe d’allégeance.
Yacine m’a reçue comme une vieille amie avant d’envoyer ma grande blessée au fond de la boutique. J’ai prié pour qu’il s’agisse des soins intensifs.
En échange, une simple échéance : « repassez jeudi ». Pas de reçu. Pas de papelard. Sa seule bonne foi en étendard. Je lui ai fait confiance. Ne lui manquait que la blouse blanche.
Je suis revenue, il avait l’air embêté. J’ai eu peur qu’il prononce le décès. Il m’a dit qu’il voulait la garder encore un peu en observation. L’opération s’était bien passée, mais il restait des séquelles. Quelques traces blanches. J’ai voulu la voir. Il me l’a apportée, presque sur un brancard. Il n’y avait rien à voir. Elle était de nouveau immaculée. Enfin, bleue immaculée. J’avais envie d’embrasser Yacine. Par décence, pudeur, peut-être, je ne l’ai pas fait. A la place, je lui ai demandé si je pouvais l’interviewer et je lui ai annoncé que je lui confierai dorénavant mon pull en cachemire.
 J’y suis allée un midi. Il déjeunait devant Euronews et la Syrie. Il nous a enfermés à clé (fâcheuse tendance depuis Giancarlo, brrrrr), puis il m’a parlé.
Yacine cause une langue qui ne m’arrange pas. Un dialecte appelé « strictus minimus ». Il a débarqué en France en 1984, « parachuté depuis l’Algérie ». Mais quand on lui demande comment s’est passée l’adaptation, on a l’impression qu’il est surveillé par le KGB : « aucun souci, j’ai eu vite plein d’amis. La France, c’est comme l’Algérie, pareil ». J’avais envie de lui montrer que je ne portais pas de micro, qu’il pouvait librement s’exprimer. A force de lui tirer les vers du nez, il a fini par lâcher : « c’était difficile au début. Question de culture, de mentalité ».
Rien de plus. Yacine est un homme simple, au sens noble du terme. Il ne va rien salir gratuitement, ni entacher aucune réputation. Blanchisseur, une véritable vocation.
Il se définit comme « nettoyeur », au risque de piétiner les plates-bandes des tueurs à gages, et se balade dans le quartier depuis 27 ans. En Algérie, il était assureur. En France, il est devenu blanchisseur. Pourquoi pas épicier ? Cordonnier ? « Question de découverte. Je suis curieux, j’aime tenter l’aventure. J’ai vu une annonce dans le journal, une blanchisserie était à vendre ». Alors il fonce et il apprend sur le tas, sans formation. « J’avais observé ma mère.  J’ai très vite repassé mes chemises tout seul ». Il est resté 18 ans Cour des Petites écuries, dans un local bien trop petit. Il s’est installé Passage des Petites écuries en 2008.
« Parfois, je dors dans ma boutique »
Les draps, les chemises et les costumes constituent les 3/4 de sa « clientèle ». Ils sont souvent propres et ne sollicitent qu’un rafraîchissement (un peu comme les filles qui viennent chez le coiffeur se faire couper 1 millimètre et demi de tifs par mois).
Leurs propriétaires sont des personnes âgées qui viennent plus au pressing pour discuter et passer le temps que détacher leurs vêtements. Surtout que Yacine a le sens du contact : « je suis plutôt accueillant et ouvert ». Ce qui explique qu’on lui pardonne toutes ses bourdes : « j’ai déjà donné certains vêtements aux mauvais propriétaires. Dans mon métier, y’a pas 100% de réussite ! » (NB: tout à coup, je suis plus très sûre, pour mon cachemire). « Mais il n’y a jamais d’engueulades. Les clients ne m’en veulent pas ».
Lorsqu’il y a des taches, c’est que les gens n’ont pas essayé le bon produit : « moi, j’en ai environ six à ma disposition. Un pour les taches de sang, un autre pour le gras, etc… alors je fais des expériences, j’essaie. Du plus léger au plus fort. » Le Dr House du prêt-à-porter.
Il m’emmène à la cave rencontrer son matos : une machine à laver et une machine de nettoyage à sec, au milieu d’un capharnaüm de vêtements abandonnés, jamais réclamés.
L’occasion de m’expliquer le principe du nettoyage à sec, qui consiste à utiliser un solvant (le perchloroéthylène, assez décrié, car cancérogène), à la place de l’eau.
Une chemise passe 1h15 dans une machine, puis deux à trois minutes sur la table à repasser. Le fer (pourtant changé tous les ans) a dû appartenir à Mathusalem. Mais la table est un vrai modèle de compét’, avec une chaudière intégrée (c’est là qu’il met l’eau).

Rosie sur la table de repassage / chaudière

Yacine achète tous ses produits en banlieue, chez un grossiste spécialisé : lessive, produits, cintres, housses plastique (qu’on n’appelle d’ailleurs pas « housses », cf plus bas dans le jargon).
Environ 50 vêtements passent quotidiennement entre ses mains, cinq jours et demi par semaine. Parfois, il travaille la nuit, et dort dans sa boutique. En effet, Yacine vit à Orsay avec sa famille.
Et chez lui, qui s’occupe du linge ? « Chez moi, c’est ma femme qui fait la lessive. Je ne mélange pas la vie privée et le travail ».
Depuis 27 ans, on a envie de lui demander comment a évolué le quartier.
« Il y a eu beaucoup de changements. Avant, les gens étaient plus calmes, ils travaillaient. Y’avaient plein d’ateliers de confection turcs, et la rue de Paradis était renommée dans le monde entier pour son cristal. Ils ont tous fermé, la faute à la crise ».
Et lui, jusqu’à quand sera-t-il là ? « J’ai 55 ans. La retraite… ? Aucune idée ! Tant qu’on a la santé, on travaille. » Et voila le retour de Yacine, bosseur modèle. En creusant un peu, il avoue qu’il se sent parfois : « otage de [son] métier » et qu’il est peu disponible pour sa famille. « C’est pas comme un fonctionnaire qui bosse huit heures et hop on rentre ». Mais il avoue aimer son travail : « si j’aimais pas ça, je ne serais pas là, même si c’est un peu monotone ».
Les prix pratiqués par Yacine défie toute concurrence. Justement, la concurrence, parlons-en :
« Dans le quartier, on est deux, trois, maxi. Une fois, l’un d’eux a essayé d’égaliser les prix, j’ai refusé. Je fais mes prix à moi. » Il ajoute : « j’aime les bons prix pour ne pas avoir trop le ventre gros. J’aime vivre normalement. Sinon, c’est abuser de la confiance des gens. C’est voler. »
Ses services sont de 20 à 30% moins chers qu’ailleurs. Je peux confirmer, il m’a demandé 3 euros pour le sauvetage de ma tunique, j’ai cru avoir mal entendu.
Et quand je lui demande comment il a fait pour venir à bout des bouts de chewing gum, sa réponse, sans complexes, est collector : « j’ai essayé de la détacher et je n’ai pas réussi. Le soir, je l’ai emmenée à ma femme. Elle me l’a rendue le lendemain matin, nickel. » Mi bouche bée, mi amusée, je lui demande des précisions (il a quand même dû lui demander son secret, en prendre de la graine) : « ah bah j’en sais rien, les femmes, c’est leur truc, elles savent y faire ». CQFD.
Yacine
Les questions bonus
Son métier en un mot :
Pénible.
Petit, il voulait être :
Contrôleur aérien.
Un autre métier ?
Steward.
Le jargon :
Perchloroéthylène, gaine (le nom de la housse), passe (c’est le nom d’un cycle de nettoyage à sec. Exemple : « t’as fait combien de machines aujourd’hui ? » = « t’as fait combien de passes ? », je vous jure.)
L’anecdote :
« J’ai fait du blanchiment d’argent ! Il y a longtemps, un homme m’a donné sa blouse de travail à laver en urgence. Je n’ai pas eu le temps de vider les poches. Je l’ai mise dans la machine puis j’ai vu tourner un billet de 100 francs. Puis deux, trois. En tout, il y en avait onze. Je les ai récupérés, fait sécher, et rendus au client, ils étaient en bon état. » De l’argent nickel.
Où trouver Yacine :
Pressing La destinée
3 passage des Petites Ecuries
75010 PARIS
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 6 commentaires

Talent aiguille

#05 Virginie, créatrice de mode
Ses longues jambes jaune poussin repliées au ras du sol, elle s’applique. Accroupie et armée d’une douille, elle retouche ça et là une robe en chocolat. De temps en temps elle s’arrête pour se lécher les doigts.
Ce fut mon premier aperçu de Virginie, le 22 octobre, porte de Versailles. Sa création, la robe « l’Irrésistible Religieuse », a pavané six jours durant au Salon du chocolat. Une pépite éphémère qui a pas mal souffert de la chaleur et des néons, et qu’il fallait rafistoler régulièrement à grand renfort de cacao, pour éviter qu’elle ne se change en coulis. A ce moment-là, ma frustration était à son comble : le bain de foule m’avait empêchée d’apercevoir le défilé sur le podium, et la dégustation, tous les deux mètres, de bouchées à la griotte-safranée ou au poivre du Sichuan/gingembre n’y avait rien changé.
Quand je suis tombée nez-à-nez avec l’œuvre de Virginie, je l’ai donc immortalisée (à défaut de la goûter) et j’ai demandé sa carte à l’artiste, qui s’est révélée être à la fois styliste, modéliste, designer textile et graphiste. De quoi s’emmêler les pinceaux.

"L'Irrésistible Religieuse", photo Sylvie Blondel

Trois semaines plus tard, Virginie me retrouvait dans un café. Sans la robe en chocolat, mais avec plus de peps que dans les pubs Nutella. Parce qu’il en faut, de l’énergie, pour être un enfant une créatrice de mode.
Tout le long de l’interview, je l’ai imaginée comme une barre Mars. Du genre : Virginie, et ça repart.
Au Salon du Chocolat, je lui avais donné environ 30 ans malgré son visage juvénile.  Elle était élégante, apprêtée, et puis elle avait créé une robe, quoi !… En chocolat ! Le résultat d’au moins dix années d’expérience selon mon calcul de totale novice (dans la mode, entendons-nous bien, parce que le chocolat, je maîtrise bien, merci).
Virginie a en fait 26 ans, elle est plus jeune que moi (prends-toi ça dans les dents). Elle est toulousaine, livrée « avé l’assent » et tout, et si sa carrière est pavée de bonnes inventions, elle a à peine entamé la tablette. Tout juste déchiré le papier d’alu. Elle m’a raconté son parcours, confié ses ambitions et ses quelques doutes. Parce que l’univers de la mode réserve quelques surprises, et elles ne s’apparentent pas tout à fait à celles que l’on trouve dans les œufs Kinder.
La barre Mars était au début une tablette tendre Milka lait aux noisettes entières, sensible aux accrocs du monde de la mode. Et quand elle raconte ses expériences passées, il lui arrive de se changer en Lindt noir amer à 85% de cacao.
J’ai eu droit à la quintessence du journalisme d’investigation, avec envers du décor, coulisses pas reluisantes et formules annonciatrices d’un scoop brûlant : « ça, c’est en off », « ça faudra pas l’écrire » et autres « ça, tu le dis pas ».
Alors comment exposer son métier sans trop la trahir ni polir sa réalité ? Je me suis retrouvée à découper, recoudre, assembler, jeter, recomposer. Finalement, écrire un article, c’est un peu de la haute couture.
« A six ans, mon idole, c’était Jean-Paul Gaultier ».
Depuis toute petite, Virginie dessine. « En primaire, j’ai demandé le jeu ‘Dessinons la mode’, toutes les filles qui sont dans mon milieu ont eu ce jeu ». (N.B. il y a eu quelques ratés, j’ai moi-même été proprio et fana de ce jeu, et pourtant, ma capacité iconographique ne dépasse toujours pas le niveau deuxième section de maternelle. Niveau mode, j’ai déjà porté des tongs avec des chaussettes, ce qui peut à la limite faire de moi une visionnaire.)
Pendant que les fillettes de son âge scotchaient sur les Barbie et les Pollypockets, Virginie, à 6 ans, n’en avait que pour Jean-Paul Gaultier. Les pubs de parfum, plus exactement : « c’était mon idole. »
A 8 ans, elle se met au patinage artistique, progresse vite et se lance dans la compétition. Elle ne s’attarde ni sur le double salchow ni sur le triple lutz piqué, mais sur ses tenues : « avant les compéts, un costumier venait chez moi et me proposait plusieurs tuniques de patinage sur un book. Il me les confectionnait ensuite sur mesure. Je me disais ‘ ‘Waaaaah, c’est magique…' ».
Elle s’est mise à en dessiner elle-même, et le costumier lui a trouvé beaucoup de talent.
Le patinage lui prend du temps, et l’école ne la motive pas.
A 16 ans, elle entre en BEP mode, puis en bac pro mode. Le tout en quatre ans. Elle y apprend la couture et le modélisme à plat. L’occasion de démêler les termes : un(e) styliste dessine des vêtements et effectue des recherches de tendances et de tissus. Un(e) modéliste réalise les patrons et les moulages sur mannequin. « A la base, je voulais être styliste, mais on m’a découragée. On m’a dit que je finirais couturière. Je me suis acharnée. » Elle entre ensuite à LISAA, L’Institut Supérieur des Arts Appliqués de Paris, et y apprend à dessiner des collections, en deux ans au lieu de trois car elle a sauté l’année préparatoire. Quant aux stages, elle les enchaîne déjà depuis le BEP en tant qu’assistante styliste. Elle a même bossé chez Chloé, mais dans les grandes maisons, les fonctions sont cloisonnées et Virginie préfère être polyvalente. C’est pourquoi elle s’est mise à son compte, histoire d’avoir la main sur tout, mais aussi de maîtriser toute sa chaîne de production, car on n’est jamais mieux servi(e) que par soi-même. « Tout faire seule, c’est mille fois plus intéressant, et mille fois plus compliqué ».

Sérigraphie de plantes carnivores sur le col de la veste, Collection "Spécimen de laboratoire"

Attention, ce qui suit équivaut à du chinois. Virginie me décrit les techniques du tie-and-dye (teinture à la main avec des dégradés de couleurs appliquée sur une mousseline de soie), et de la sérigraphie. Si vous n’avez pas un bac +19 en ingénierie textilo-technique, passez votre chemin.
La sérigraphie consiste à imprimer des motifs sur du tissu et fonctionne un peu comme le principe du pochoir. On imprime une image aux contrastes inversés (le noir en blanc et le blanc en noir). Ne rigolez pas trop vite, ça va se corser : «on utilise des cadres en bois recouverts d’une matière percée de petits trous. On dessine ensuite un motif à la main ou à l’ordinateur. Puis on le donne à un imprimeur qui imprime le motif sur trois calques que l’on superposera. On place cette image par dessus son cadre (sur lequel on a mit une émulsion photosensible, on appelle ça l’induction), puis on met le tout dans l’insoleuse : machine permettant de transférer le motif sur la matière du cadre en bois. Le pochoir est prêt, il ne reste plus qu’à appliquer la peinture.» Si vous n’avez rien compris, qu’importe, la seule chose à retenir est que Virginie a bluffé un jury de concours avec cette technique, utilisée sur…du cuir. Une véritable innovation en matière de mode.
Un mélange de Louis XVI et de tecktonik
Les concours ont pour but de faire émerger les jeunes talents. En général, il y a un thème à respecter, et plusieurs tenues à concevoir et à réaliser entre trois et six mois. Quand on sait que Virginie fait tout, toute seule, dans son 26 mètres carrés, cela tient du défi.« Les derniers jours, je demande juste de l’aide à quelques copines pour les finitions ».
Le talent et la persévérance lui ont permis de gagner deux fois le 1er prix :
– en 2008, lors du concours très réputé Talons Aiguilles de Lille, sur le thème : « Marie-Antoinette remixée avec un style contemporain ». Virginie s’inspire des ambiances de films, de l’architecture, et des tendances qu’elle pique à l’air du temps. Elle a évidemment pensé au film de Sofia Coppola, mais aussi au succès du moment…la tecktonik : « je mixe des univers qui n’ont rien à voir et je m’invente des histoires. J’ai créé la collection: ‘La Versailles Team Color’, avec des mélanges entre robes à panier, perruques Louis XVI et casques de DJ peints en rose fluo. J’ai aussi mêlé des crêtes avec des bigoudis…c’était démentiel ».

Collection "La Versailles Team Color", avec Virginie à droite

– en 2010, elle a remporté le Grey Fashion Award avec une collection intitulée ‘Bad girl gangster chic- de la rue vers la gloire’, s’inspirant cette fois de ‘Scarface’. L’idée était de retravailler la garde-robe du gangster en empruntant les vêtements pour homme, féminisés et remis au goût du jour. Cette collection s’inspire aussi de l’univers des bads girls, de filles rebelles n’ayant peur de rien et de gangs composés de femmes faisant régner la loi dans la rue : « la couleur dominante était le bleu électrique, et les mannequins étaient ultra maquillées avec des yeux bleus flashy ».

Collection "Bad girl gangster chic- de la rue vers la gloire"

La structure de la robe en chocolat a été réalisée par un fabricant de portails
Dernier succès en date, le Salon du Chocolat, lors duquel son « Irrésistible Religieuse » a déclenché un délicieux brouhaha à chacun de ses passages. « Le public réagit toujours à mes créations », remarque Virginie, presque gênée de ce constat, ajoutant qu’au début, ce bourdonnement la terrorisait.
Le Salon du Chocolat lui-même lui semblait inaccessible. « Pour moi, ce n’était pas avant mes 50 ans ».
Double « concours » de circonstance : le jury d’une compét’, à Dinard, la repère, et propose sa candidature pour l’événement parisien. Coup de chance, 2011 est la première année où il est ouvert aux jeunes créateurs ; Virginie a été sélectionnée sur dessins. Ensuite, comme chaque candidat, elle a été associée à un chocolatier. Elle a eu droit à l’élite : Frédéric Cassel, président de la prestigieuse association Relais Desserts. Elle se souvient de leur rencontre dans l’atelier de ce dernier à Fontainebleau, afin d’évoquer la future robe en chocolat : « les organisateurs m’avaient dit d’être créative. J’ai imaginé ‘l’Irrésistible Religieuse’, avec la jupe en forme de boule recouverte d’arabesques en chocolat. Frédéric Cassel m’a fait comprendre que c’était impossible. » Impossible ? C’est exactement le genre de formule qui sert de moteur à Virginie. Au final, pas démontée, elle a adapté son idée et décidé de créer une structure en métal afin de soutenir la couche de chocolat. Elle a fait appel à un de ses amis toulousains qui fabrique des…portails. Elle a utilisé un énorme ballon qu’elle a gonflé et équipé de baleines, a réalisé un dessin technique et lui a fait parvenir le tout. Il a conçu la structure (en inox) et l’a envoyée à Paris.
Concernant l’enrobage, il y a différentes techniques : « on peut tremper la structure dans du chocolat, ou encore vaporiser du cacao dessus. Nous, on a choisi la 3e méthode appelée ‘le chocolat plastique’ :  on a fait fondre 30 kilos de chocolat avec du glucose, ce qui a donné une pâte malléable, qu’on a pu travailler par petites touches. » La robe a été réalisée en un mois. Depuis, elle n’a pas été mangée, mais patiente à la cave (seul endroit assez vaste et frais pour la conserver). Elle sera exposée lors de la finale du Grey Fashion Award, en janvier, Virginie faisant partie du jury.
« Au Salon, les gens me prenaient pour une star : la fabrication de la robe a été filmée par l’équipe de Stéphane Bern pour l’émission ‘Comment Ca  Va Bien’ sur France 2. Les gens m’ont vue à la télé, j’étais donc importante pour eux ! » s’amuse Virginie. Mais le carré ne doit pas cacher la tablette. En réalité, elle a entièrement financé la réalisation de « l’Irrésistible Religieuse ». A savoir que lors des concours et événements mode, les créateurs ne sont pas rémunérés et participent à titre gracieux dans l’espoir de se faire connaître. De la même façon, un 1er prix dans un concours se traduit rarement par des euros sonnants et trébuchants. Le plus souvent, c’est un trophée, quelques tissus et bien sûr une certaine exposition, mais qui ne suffit pas. Même si Virginie n’est  pas guidée par l’appât du gain, les matières et la production ont un coût qu’elle assume quasi seule, et pour l’instant, elle n’en vit pas. Aujourd’hui, elle est sous le régime de l’auto-entrepreneur et elle vend ses créations en ligne (des accessoires, surtout), via le site DaWanda. Elle s’est aussi associée un temps à la gérante d’une boutique à Toulouse, où ses toques ont fait un tabac grâce au bouche-à-oreille. « Je ne m’y attendais pas, je me suis retrouvée en rupture de stock ».

Luce, sur un prime, porte un serre-tête créé par Virginie


Style direct
En attendant, elle y va, avec le culot des débutants : Lors de la Nouvelle Star 2010, elle a remarqué que l’une des candidates, Luce, affectionnait les serre-tête. Virginie, qui en créait déjà, lui en a fait parvenir trois. Luce (future gagnante du télé-crochet) lui a téléphoné, enthousiaste, pour la remercier, et le soir même, lors du prime-time, elle en a porté deux. Virginie a ensuite été invitée sur le plateau, puis a fini dans les loges et a pu rencontrer la jeune chanteuse. Dans cette attitude, pas de calcul, juste un brin d’intuition et une tonne de volonté : « je fonctionne beaucoup au feeling ». Virginie n’est pas prête à tout pour réussir. Si elle ne sent pas les gens, elle fait machine arrière et ne compte que sur elle-même. Et tant pis (tant mieux ?) si la tâche est immense, puisqu’elle lui est vitale : « je ne changerais de métier pour rien au monde. Si j’arrête de créer, je meurs ».
Aujourd’hui, son rêve est de lancer sa marque, mais le chemin est encore long: même si elle parvient à financer sa première collection, rien ne dit que le succès sera au rendez-vous : il lui faudra alors réinvestir pour un deuxième essai, sans aucune garantie.
Qu’importe, elle est fin prête à en découdre.

Virginie retouche "L'Irrésistible Religieuse" au Salon du chocolat

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Acharnement.
Petite, elle voulait être :
Vétérinaire.
Un autre métier ?
Pâtissière, architecte ou dessinatrice de dessins animés.
Le jargon :
Pantone, dessin à plat, aplomb, pistolet, cranter, décatir, brainstorming...
Elle rêve d’habiller :
Lady Gaga.
L’anecdote :
Ma mère m’accompagne à chaque concours, chaque défilé. Quand on arrive, les organisateurs dispatchent toujours les gens en deux catégories : par là les mannequins, par ici les créateurs : ils ont souvent tendance à prendre ma mère pour la créatrice et à m’envoyer chez les mannequins, et ce, alors que je ne mesure qu’ 1 mètre 66.
Le site web de Virginie
La page fan Facebook
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 6 commentaires

Suivez son regard

#04 Albert, photojournaliste

La plus grande hantise d’un photographe est de se retrouver face à un objectif, fut-il rédactionnel. Vouloir faire le portrait d’un photographe, c’est un peu comme vouloir épiler une esthéticienne, coiffer un coiffeur, ou, plus précisément, commander un taxi et s’asseoir au volant. Le chauffeur ne chauffe plus, si je puis dire. Il se retrouve comme un con sur la banquette arrière. Ce n’est pas lui qui conduit, et il doit en plus vous raconter sa vie.

C’est pourquoi je rends hommage à Albert, qui s’est plié à l’exercice avec grâce et bienveillance. Je lui ai un peu arraché son témoignage, grâce à un argument imparable : jusqu’au bout, il pouvait descendre de la voiture, claquer la portière, dire non à la publication.
Attachez vos ceintures (et promis, après, j’arrête avec la métaphore du taxi), on va se balader dans l’univers d’un photoreporter. Tout commence non pas à l’autre bout du monde, mais à Paris, au marché des Enfants Rouges.
Dans le cadre d’un reportage école, j’interviewais un traiteur Italien. Albert, flanqué de son ami Denis, mangeait des pâtes aux truffes. Je leur ai demandé si c’était bon, histoire d’alimenter mon papier. Ils m’ont aussitôt identifiée comme l’une des leurs (pas au même niveau, mais passons). Puis Albert a dit qu’il était photojournaliste. Il revenait d’Afghanistan avec un portfolio pour Le Monde. Jusqu’à très récemment, il bossait chez Sipa. Depuis plus de 20 ans. Bref. J’ai repensé à ma question sur la saveur des pâtes aux truffes. J’ai regretté. Je me suis dit qu’il fallait que je trouve plus intelligent. J’ai ramé. Il a continué à manger. Et moi à mouliner. J’ai imaginé les guerres, les quintaux de misère. J’ai ravalé cent questions sur le Rwanda, la Libye, « et sinon ils sont sympas les hutus ? » « Et en vrai il est comment Kadhafi ? » Bref. J’avais rencontré Albert.
Il m’a donné sa carte. J’ai parcouru son site. Je lui ai demandé s’il voulait bien témoigner ici. Ce fut le début d’un match amical où chacun essaya de convaincre l’autre. Lui, du bien-fondé de son non témoignage. Moi, de l’intérêt de son témoignage.
Il m’a dit qu’il n’était pas très bavard, qu’il n’était pas un bon client. Reste que c’était moi qui étais au volant. Effectivement, ses photos valent mille moulins à paroles. Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement l’œil,  c’est aussi l’être humain qui se planque derrière.
Je suis repartie à l’assaut, le lien du blog en bandoulière. Il a  rappelé. Il  y croyait moyen, il avait peu de matériau à livrer. Mais il voulait me rendre service, alors c’est moi qui ai gagné.
Sur son site il est écrit :
« He has traveled extensively throughout the world covering famines, disasters, world summits, genocides, and conflicts in Algeria, Rwanda, Afghanistan, Palestine, Haiti and Iraq… » Peu de matériau ? On se pince.
J’ai pris rendez-vous, déterminée à en tirer la substantifique moelle. Et il m’a (presque) tout donné. J’ai eu les yeux (perçants), le cœur (sur la main) ; on s’est arrêtés juste avant les tripes, quelque part au bord du Rwanda.
« Mon appareil photo était comme quelqu’un qui me donne la main »
Albert ne se définit ni comme un photographe, ni comme un photoreporter, ni comme un photojournaliste. Toujours bon à savoir.
« Je suis journaliste avant tout. C’est le journalisme qui me guide. Je ne suis pas un artiste. La photo est le moyen le plus naturel de m’exprimer. »
S’il n’est pas né un boîtier à la main (« boîtier », en langage pro, signifie « appareil photo »), c’est tout de même l’objet qui a déclenché sa vocation. Il faut imaginer un petit polaroïd un peu jauni : Albert a 15 ans et l’un de ses cousins vient de lui offrir un appareil photo.
Le cousin n’est pas photographe, personne ne l’est dans sa famille, mais Albert sent très vite qu’il va en faire son métier. Au début, il est trop timide pour sortir dans les rues de sa banlieue avec son appareil, alors il prend des photos chez lui. On imagine le défi : nature morte au radiateur, ficus en contre-plongée et en clair-obscur. Trois ans plus tard, il emménage à Paris, va à la fac et… ne sort plus sans son boîtier. « Il était comme quelqu’un qui te donne la main. » C’est d’ailleurs ce nouvel « ami imaginaire » qui lui ouvre les portes du métier.
Au moment de passer son Deug de physique-chimie, Albert a lâché les cours depuis deux mois. Il n’est donc pas chez lui à réviser, mais dans un bar avec son boîtier. Une fille le repère et l’aborde. Ce n’est pas sa future femme, mais la nièce du rédac chef de l’agence Gamma. « J’ai contacté son oncle, ils m’ont pris au labo ».
A partir de là, je n’avais plus qu’à dérouler la pellicule. Sensible, la pellicule. Plus de 2000 ISO, au bas mot. Mais le garçon n’en est pas moins décidé et ferme dans ses intentions.
« Pendant deux ans, j’ai développé les photos noir et blanc des photographes de l’agence. » Jusqu’à sentir l’enlisement le guetter.
Au même moment, la guerre éclate au Liban et l’agence ne trouve pas de photographe disponible. Albert se lance, dit au rédac chef qu’il est prêt à partir. « On m’a dit non, ou alors, par mes propres moyens. J’ai reculé. J’étais courageux mais pas téméraire ».
Le statut de la liberté
Il continue alors à bosser au labo de 5h du mat à 14h : ce qui lui permet de couvrir manifestations et concerts pendant le reste de la journée. On appelle ça constituer son book. « J’avais besoin d’un statut, j’étais prêt à faire n’importe quoi, mais en rapport avec la photo ». Albert sait ce qu’il veut. Il démissionne et va frapper à la porte des petites agences. La première à lui donner sa chance est spécialisée dans les people : il quitte le navire au bout de trois mois, son sens de l’observation lui ayant indiqué une zone de flou : « je ne le sentais pas ».
Une seconde agence people lui donne l’opportunité de photographier des tournages de film, notamment au Maroc avec Ben Kingsley et Andy MacDowell (alors débutante). Il part aussi à Londres faire un reportage sur les propriétaires de Rolls-Royce. Un sujet qui prête à sourire quand on discute avec Albert, pas matérialiste pour un sou, lui qui n’a jamais gardé aucun boîtier (excepté un Leica). 
Il ne voulait pas que je le dise comme ça, de peur qu’on se demande ce qu’il fait là, mais notre photographe n’est pas très « photo », et ne jette qu’un œil distrait aux expos : « je n’ai jamais trop regardé les photos des autres, les miennes non plus, d’ailleurs ! Je vais plus souvent voir des expos de peinture parce que c’est moins défini qu’une photo, ton esprit peut errer. »
Mais qu’on ne s’y trompe pas : Albert est fondamentalement un homme de photo. Simplement, il n’est pas du genre à se regarder dans l’objectif. Son truc, c’est le moment présent, l’instant décisif, celui où il appuie sur le bouton. Chez lui, entre quelques objets de déco et un bonzaï à l’agonie, les seules références à la photo proviennent d’autrui ou sont en partance pour ailleurs : un livre de Weegee (on lui a offert), et deux photos  dont il est l’auteur, format maxi. Elles représentent la foule place Tahrir en pleine révolution égyptienne, et étaient destinées à Goksin Sipahioglu. Ce dernier est malheureusement décédé avant (le 5 octobre dernier).

Egypte, place Tahrir, janvier 2011 (copyright Albert Facelly)

Le fondateur de l’agence Sipa fut l’homme providentiel de nombreux photojournalistes, Albert inclus. Suite aux sujets people, parus dans VSD, il lui passe un coup de fil et lui propose de rejoindre son agence pour couvrir les VIP.

Albert n’hésite pas longtemps.

Nous sommes en 1987. Il est envoyé dans la foulée au festival de Cannes. Au bout d’un an et demi, il fait comprendre à ses supérieurs qu’il ne va pas passer sa vie à piétiner les tapis rouges. Dans sa tête, c’est quitte ou double. S’il n’obtient pas la possibilité d’aller voir ailleurs, il est prêt à démissionner.
C’est oui.
« Goksin Sipahioglu m’a conforté dans mon besoin de liberté. Il n’a jamais empêché quiconque de faire quelque chose. Ou s’il l’a fait, c’est par intelligence. Il avait une manière de dire ‘non’ qui n’avait pour but que de tester la détermination des photographes. Il m’a appris à aimer encore plus le journalisme. »
1989 : il débute sa carrière dans la photo politique. C’est lui, le plus souvent, qui choisit ses sujets: « je lisais la presse, j’ai senti la montée de l’islamisme en Algérie, que quelque chose bougeait. » De 1989 à 95, il couvre les réunions politiques du FIS (Front Islamique du Salut) jusqu’à son expulsion du pays en 1995 avec les autres journalistes.
Question organisation, Albert anticipe peu, hormis les connaissances contextuelles : « être préparé c’est être au courant de ce qu’il se passe. Je n’ai jamais de fixeur à l’avance. J’ai besoin de voir les gens, de faire confiance. J’ai eu un bon contact avec un chauffeur de taxi en Algérie, Mourad. C’était lui que j’appelais dès que je venais ».
Autre année clé, 1994, et le début de son lien particulier avec le photojournaliste Luc Delahaye. « On avait déjà une bonne relation. Luc demandait à ce que j’édite ses photos. Il respectait ma rigueur ». Ce dernier décide de partir au Rwanda dès le début du génocide, début avril, pour Sipa, puis il entre chez Magnum. C’est alors Albert  qui s’y rend ensuite pour Sipa. Il y retrouve Luc Delahaye.
Sur le Rwanda, les ISO grimpent, l’objectif se referme, je n’en saurai pas plus, hormis qu’ils ont bossé un mois ensemble et qu’ils ont vécu des choses qui ne se racontent pas.

Des réfugiés Rwandais arrivent à la frontière avec le Zaïre, certains se font tuer. Juillet 1994 (copyright Albert Facelly)

« Dans l’urgence, les gens ne te voient pas »
Après, il y a eu l’Irlande du nord, l’Albanie, Israël, l’Irak, Haïti, l’Egypte, la Libye…
Alors on demande, carrément. Comment approche t-on la misère humaine sans se sentir de trop ?
Le boîtier magique te prend-t-il encore par la main dans ces moments-là ? Peut-il faire écran entre toi et le monde ?
Et bien non. Il y a des moments où Albert s’est senti de trop, d’autres où il n’a tout simplement pas fait de photo. Il ajoute quand même : « dans l’urgence, les gens ne te voient pas ». Encore moins quand le photographe se fait discret: « j’essaie de me faire le plus absent possible. Quand on s’impose, ça se voit sur tes photos. Moi, je considère qu’on n’a pas à être là. »
Plus light, les politiques.Dans ce monde de mise en scène perpétuelle, y a-t-il des stratégies pour les capter au naturel ?
Et bien non, pas vraiment, puisqu’en général, on trouve deux cas :
Soit on est dans le cadre d’un plan de communication, où tout est planifié à l’avance : la campagne de Ségolène Royal par exemple. « On était trop nombreux, c’était l’horreur. Dans ce genre de cas, il est difficile de sortir des clous. Surtout que je n’aime pas être trop près, j’aime prendre de la distance pour replacer le sujet dans le contexte. »
Soit il s’agit d’un rendez-vous pour un portrait, et quand la personne arrive, « elle est comme toi, elle ne sait pas qui elle va trouver en face ». Dans ce cas, rares sont les personnalités qui jouent un rôle.« C’est arrivé une fois, la personne voulait diriger la séance. J’ai fini par arrêter, je ne pouvais pas bosser comme ça ! »

François Bayrou, Paris, septembre 2006 (Copyright Albert Facelly)

Cette photo de François Bayrou, avec sa cravate, donne une impression de total naturel. Presque de saut du lit. Derrière, l’histoire est stupéfiante de simplicité : « on faisait des photos avec et sans veste. Je lui ai dit : ‘si on enlève la veste, il  faut aussi enlever la cravate’. »
Albert affirme tout de même qu’il n’est pas portraitiste.
Alors, pourquoi photographie-t-il  ?  Qu’est-ce qui le fait courir ?

« Ça m’enrichit » lâche-t-il simplement. (Ndlr : dans le sens « ça me nourrit », de manière figurée, pas matérielle. Albert m’a fait préciser, car un journaliste a déjà fait ce genre de bourde dans le Monde Diplomatique, et il a encore du mal à le lui pardonner).

En tout cas, que ce soient les guerres, les révolutions, les politiques, Albert ne photographie pas (ou plus) pour témoigner. Cette fonction, même si elle reste centrale pour les photojournalistes, ne justifie plus à 100% leur métier. A l’heure du numérique, les gens ne découvrent plus l’actu dans les journaux. « Celui qui pense ça est naïf ou malhonnête. Aujourd’hui, si ce n’est pas moi qui prend des photos, d’autres le feront. »
Albert ne bosse plus chez Sipa. Comme beaucoup de ses confrères, il s’est fait licencier très récemment. L’agence a été rachetée par DAPD, une agence allemande. De quel œil voit-t-il l’évolution de son métier ?
L’arrivée du numérique, en 2000, fut progressive du point de vue du matériel, mais brutale sur l’évolution de la profession. « Avant, sur un reportage, on trouvait trois photographes : celui de Gamma, celui de Sipa, et celui de Sygma. On savait qu’à nous trois, on allait alimenter la presse mondiale. » Du jour au lendemain, le passage au numérique charrie des centaines de concurrents et d’agences créées dans la foulée avec la même qualité, et plus de rapidité. Le bon côté des choses est la démocratisation. Le mauvais, une certaine vulgarisation de la photo.
Cela dit, pour les indépendants, dont Albert fait désormais partie, c’est plus simple : ils ne dépendent plus d’une agence. Grâce à Internet, ils peuvent donner une visibilité plus grande à leur travail et contacter directement les journaux.
Voilà, après une dizaine de clichés (dans les deux sens du terme), je le laisse repartir vers sa liberté.
Avec une dernière question : comment fait-il pour digérer une telle masse de drames humains, et pour continuer à en absorber ?
« Je ne sais pas. Je me suis construit avec ça aussi. Certains trouveraient ma vie riche, d’autres, chaotique. A mon sens, je suis équilibré. »

(Les mains d') Albert et son Leica

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Liberté.
Petit, il voulait :

Voyager.

Un autre métier ?

Lire des manuscrits dans une maison d’édition.

Le jargon :
Vitesse d’obturation, profondeur de champ, diaphragme, capteur, boîtier.
Son matériel :
Un Leica numérique.
L’anecdote :
Dans le cadre d’un reportage commandé par Chanel, je devais suivre Carole Bouquet à Berlin. Elle devait présider un festival.
Son attaché de presse lui a proposé de s’asseoir à côté de moi dans l’avion, elle a répondu du tac au tac  qu’on n’avait rien à se dire. C’était mal parti. Quelques heures après l’arrivée, même chose : muette dans le taxi, toujours muette à l’hôtel…
Puis on est arrivés au théâtre, elle m’a posé une ou deux questions, et voyant que je mettais entre nous autant de distance qu’elle, elle s’est métamorphosée. Elle m’a filé les clés de sa loge, de façon à ce que je puisse librement circuler, et hop, c’était parti.

Carole Bouquet endormie dans un taxi, Berlin, 2000 (copyright Albert Facelly)

S’il était une photo :

Format paysage, en noir et blanc, floue, 1/60e de seconde, diaphragme 1.4.

N.B : Albert s’envole aujourd’hui pour l’Egypte ; une histoire d’élections à couvrir…

Le site web d’Albert

Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 5 commentaires

Sortis du moule

#03 Giancarlo, vendeur de mannequins d’étalage
Il y avait des africaines, des métis, des dames de la haute. Des femmes enceintes, des bébés. Des hommes sans visages, indéfinis, décapités. Au début, je ne les ai pas vus. Je passais dans la rue, j’ai tourné la tête, et j’ai vu, dans une vitrine, des mannequins faire la fête. Des mannequins, dans une vitrine ; à première vue, pas de quoi crier au scoop. Sauf qu’ils étaient nus. Il n’avaient pas trouvé de fringues à se mettre sur le dos. Ils hésitaient encore entre le costard cravate et la petite robe noire.
Je suis entrée. Et tous les autres sont apparus. Je me suis approchée. Près du comptoir trônait un homme tronc chromé, une femme sans tête et Giancarlo, bien vivant. Souriant. En bon Italien, il s’est mis à expliquer, à parler avec les mains. Il a effleuré les corps, les bras satinés, les têtes laquées, joint mille gestes à sa parole.
Le gangs des potiches
Giancarlo vend des mannequins d’étalage, (ou « de vitrine ») pour la marque italienne Almax. Un mannequin d’étalage diffère d’un mannequin de couture, qui lui est en tissu et sur lequel on peut piquer des aiguilles. Rien à voir non plus avec les mannequins animés (comme Kate Moss ou Naomi Campbell). Pas que je vous prenne pour des idiot(e)s, mais quand j’ai vu la brochette de pins-up vêtues années 50 et coiffées classouille, façon gang des potiches, j’ai failli aller leur parler chiffons.

Prenez la rouquine, tout droit sortie de la série « Mad Men ». On s’attend  vraiment à la voir remuer.  « Joan Holloway » fait partie d’une commande Lanvin.

Mannequin réaliste, finition mate

Le créateur en a acheté plusieurs dans le but de décorer une vitrine privée.  Il a sélectionné les attitudes et les têtes en amont, et a donné des photos à Almax pour orienter les coiffures et le maquillage.
Almax est en effet une marque artistique et artisanale. Tout est fait maison. En l’occurrence, dans l’unique usine située à Mariano Comense, près de Milan. Chaque année, 150 personnes s’emploient à fabriquer 50 000 individus, tout de résine de polystyrène incassable et recyclable. L’histoire a commencé en 1969. C’est un père et ses deux fils, ALfonso et MAXimiliano, qui ont créé la marque.
Les mannequins sont maquillés et coiffés à la main
Giancarlo me dévoile, vidéo à l’appui, les étonnantes étapes de la fabrication.
– Un sculpteur détermine le modèle à partir de pâte à modeler.
– On passe ensuite le polystyrène dans un extracteur, à 120°, pour obtenir la résine.
– La matière obtenue est soufflée dans un moule en aluminium (déterminé à partir de la sculpture initiale) et durcit.
– Le mannequin obtenu est peint à l’aérographe (peinture à l’eau sans solvants ni matière toxique).
– Il est ensuite poncé à la main pour enlever les excroissances restantes.
– Enfin, on le maquille et on le coiffe à la main (pour ceux qui n’ont pas les cheveux sculptés), avec des perruques en nylon ou en fibres naturelles. Des maquilleurs et des coiffeurs professionnels travaillent ainsi à l’usine.
Ces simples mannequins, ces dizaines de « poupées » nées pour porter, mettre d’autres articles en valeur, feraient pâlir d’envie tous les cintres et tous les porte-manteaux du monde.
Les produits ont des noms, selon les séries. Les femmes réalistes (comme pour Lanvin ) se nomment Sharon ou Sheila. Les stylisées sont nommées Siria. Après, chaque partie (mobile) a son code de référence (la tête, la couleur de peau, etc).
Une usine près de Milan, des finitions à la main…on n’est pas loin de l’univers de la mode, dans le sens où le mannequin peut être davantage haut de gamme que le vêtement qu’il présente :
Giancarlo explique : « si vous avez un très bon produit, le mannequin peut être banal, disparaître, cela permet de mettre le produit en valeur. Inversement, un beau mannequin peut faire ressortir un produit médiocre ».
Almax travaille sans stock, uniquement sur commande, et livre dans le monde entier, mais le seul showroom est à Paris, avec Giancarlo aux manettes. Prospection, factures, vente…dans la boutique, il fait tout, tout seul. Enfin, tout seul… n’a-t-il pas le sentiment d’être épié par des dizaines de paires d’yeux ? Ses produits sont si réalistes !
Et bien justement, les réalistes, maquillées et poudrées, sont ses favorites. « Parce qu’on en voit rarement dans les vitrines, ça sort du déjà-vu. »  On peut dire que les mannequins Almax sortent du moule, dans les deux sens du terme.

Mannequin lingerie, finition satinée


Un buste déboîté fait office de porte-parfum
Un mannequin est vendu entre 400 et 1000 euros. Comment résister alors face aux produits chinois ou vietnamiens qui cassent le marché (principalement italien) depuis quelques années ? Selon Giancarlo, s’il est vrai que leur concurrence est solide, on ne peut en dire autant de leurs produits : imaginons un mannequin en laque noire. Sur du peu qualitatif, le moindre coup sera fatal, puisqu’il fera apparaître la matière en-dessous, et donc, du blanc. Sur un mannequin Almax, ça ne bougera pas. La marque mise donc sur la solidité de ses produits, sur la qualité des finitions, mais aussi sur l’originalité de ses modèles, que Giancarlo me présente les uns après les autres. Un mannequin se distingue grâce à trois éléments :
1) L’aspect général, c’est-à-dire qu’une quadra européenne un peu ronde ou enceinte n’est pas un ado métis et sportif. On trouve aussi des bébés (à divers âges), des enfants, des ados, des adultes, de tailles et de couleurs de peau différentes, avec ou sans tête, réalistes ou stylisés.
2) La finition : elle est souvent mate pour les mannequins réalistes, satinée ou métallisée sur les mannequins lingerie (à la poitrine plus travaillée), laquée noire avec des têtes « œuf » (aux visages indéterminés) pour les stylisés.
3) L’attitude : jambes croisées, raides, fléchies, bras levés, pliés, mains qui se touchent ou non, tête tournée, baissée…
«On peut faire ce qu’on veut, la seule chose qui ne varie pas, c’est la matière de départ, la résine » résume Giancarlo.
Si le showroom est une vitrine, c’est aussi un lieu de vente où tout le monde peut s’approvisionner. Lanvin, mais aussi Darjeeling (les mannequins lingerie), et…les particuliers, qui viennent s’y fournir en déco. Et oui, les mannequins sont parfois amputés. Pas seulement par Lanvin (qui en démembre souvent en vitrine pour créer une atmosphère). Dans la boutique, certains bouts servent de « displays », d’accessoires : un visage découpé fait un présentoir à lunettes idéal. Une main met en valeur une écharpe ou un sac. Un buste déboîté fait office de porte-parfum.

Bon, ça fait une heure que je suis là, captivée par l’histoire de ces poupées grandeur nature, mais je ne sais toujours pas comment Giancarlo a atterri là. Il m’explique alors qu’à la base, il est ingénieur. Il a travaillé en tant que cadre commercial et a pas mal voyagé à l’étranger, pour vendre des machines de teinture pour le textile.
Il est arrivé à Paris en 2006, a vendu des espaces événementiels pour le web. Pour lui, c’était trop abstrait, il avait besoin de concret, de pouvoir toucher le produit.
Deux ans plus tard, un contact italien lui a proposé de gérer une boutique Almax à Paris, en lieu et place d’une boutique de distributeurs Almax. « Quand on m’a dit que j’allais vendre des mannequins de vitrine, j’ai eu très peu de m’ennuyer ». Depuis, il a changé d’avis : « Ca paraît simple, mais il y a beaucoup d’éléments différents. Ces produits sont fascinants ».
A ces mots, mouvement sur ma droite : discrètement, la rouquine approuve.

Giancarlo avec un mannequin stylisé (tête "oeuf")

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Varié.
Petit, il voulait :
Construire des édifices, être celui qui crée, qui conçoit.
Un autre métier ?
Diplomate ou dans l’humanitaire. (ndlr : il préside une antenne des Petits frères des pauvres)
Le jargon :
Résine, moule, ponçage, peinture, tige au mollet, socle, étalage…
L’anecdote :
Un client assez empâté a commandé un mannequin : il souhaitait un homme au corps bien sculpté et assez en forme, habillé en Superman. C’était pour sa femme, qu’il avait connue à un bal masqué où il revêtait lui-même ce costume, des années auparavant. Il voulait lui faire revivre leur rencontre.
Le show room Almax :
35, rue Réaumur
75003 Paris
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , | 6 commentaires

L’étoffe des femmes

#02 Annick, chiffonnière de luxe
Rayée bleue et blanche, légèrement bouffante, une robe à crinoline nous fait les yeux doux.

Robe à crinoline XIXe

Foire de Chatou, début octobre. Entre deux stands d’antiquités, celui-ci fait la part belle aux vieilles dentelles. Annick nous précise que la merveille nous vient tout droit du XIXe siècle. A y regarder de plus près, les rayures ne sont pas imprimées, il s’agit de rubans bleus cousus sur un tissu crème en soie. Plus loin, franges, résille et broderies fleuries investissent une robe qui ne dépareillerait pas à l’époque charleston. Annick nous détrompe : « XIXe siècle. Et c’est un travestissement, style Esmeralda, gitane.»
Sa propriétaire la réservait aux soirées déguisées. Comme quoi, l’habit ne fait pas la donzelle…

Travestissement, XIXe siècle, foire de Chatou

«Les objets sont porteurs de beaucoup d’amour»
Annick est chiffonnière, mais attention, « de luxe ». Elle ressuscite vêtements et objets anciens, principalement féminins, et les vend pour leur offrir une seconde vie.
Chez elle, à Bordeaux, 350m carrés de locaux stockent son butin, du plus ordinaire : peignes, bijoux, nécessaires à couture….au plus insolite : flacons à sels, carnets de bal, épingles à chapeau. La plupart proviennent du XIXe siècle. Plus rarement, du XVIIIe.
La brocanteuse entretient un rapport charnel avec ses trouvailles : «les objets sont porteurs de beaucoup d’amour. Il y a une infinité de choses attachantes». Et pléthore d’anecdotes : on apprend entre autres que :
– les femmes changeaient juste de ruban pour changer de chapeau.
-Les fameuses semelles rouges de Louboutin sont une référence directe à la couleur du roi.
– Ce n’est pas un Jean-Paul Gaultier d’époque, mais bien Louis XIV qui est à l’origine de la razzia sur les perruques : sa majesté voulut dissimuler son néant capillaire. Tout le monde l’imita, chevelus compris. Sous Louis XIII, seuls les chauves y avaient droit.
Ces histoires, Annick les a glanées au fil du temps. Déjà 15 ans qu’elle sillonne les maisons telle une archéologue à la recherche de trésors textiles.
Après des études de lettres et d’histoire, un passage dans l’immobilier et dans le milieu médical, elle se fait licencier. Alors elle fonce vers ce qu’elle aime : retaper d’anciens meubles pour les antiquaires. Mais les produits utilisés lui donnent des allergies. Une ancienne marchande, qui a repéré son goût pour les tissus et pour l’histoire, lui fait acheter un lot de vêtements anciens. Elle n’y connaît rien mais sa vocation est lancée.
Avec le temps et une spécialisation qui concerne très peu de brocanteurs en France, elle s’est fait un réseau : les marchands la contactent quand il y a une maison à vider et elle s’y rend pour acheter les tissus.Puis elle revend dans les brocantes, par le biais de sa boutique bordelaise et sur ebay.
Quand elle évoque son métier, la plupart des gens l’envient, croyant qu’elle passe sa journée à papoter du matin au soir avec ses voisins de stand entre deux clopes. Mais c’est un vrai boulot, qui ne donne aucune place à une vie de famille. «Si à 6h du matin on a une adresse à faire, on y va ! »
Le vrai déclic se produit dans une maison de maraîchers dans le sud. « La propriétaire, 80 ans, partait en maison de retraite. J’étais venue acheter le drap qui lui venait de sa grand-mère. La journée, elle travaillait aux champs, et le soir, elle brodait son trousseau ! Quand j’ai vu la finesse, toutes ces heures de travail pour une petite chemise de peau…»
Au-delà du costume, ce qui fascine Annick, c’est l’histoire qu’il raconte, le fait de pouvoir déterminer la classe sociale de quelqu’un, et en particulier des femmes, à partir d’un jupon, d’un bout de vie.
« On leur demandait de faire des gosses et de se tenir tranquilles »
Au XIXe siècle, qu’une femme soit paysanne ou aristocrate, même combat, faire des marmots et fermer la bouche sont les deux principales activités de sa journée. A la campagne, elles travaillent en prime. « Elles n’étaient rien, juste une vitrine pour leurs maris. Quand ils venaient à mourir, elles n’avaient plus qu’à aller au couvent. »
Le travail manuel, la couture, étaient pour elles une façon de s’exprimer, d’exister. Broderie Richelieu chez les paysannes, pour des jupons tissés en lin, chanvre, en ortie et même en crin de cheval. Point de Beauvais chez les bourgeoises, popularisé par Madame de Pompadour.
Quant au corset, « c’est l’emblème de l’emprisonnement des femmes. » Il ne passera à la trappe qu’à la Révolution, avec les robes à panier.
Au début du XXe siècle, certaines femmes ont commencé à s’émanciper, et de citer le mouvement des garçonnes, qui portaient la jupe et les cheveux courts, se maquillaient, fumaient. Mais elles ont disparu après la crise de 1929, accusées par certains d’avoir induit le relâchement des mœurs.
Rien qu’à la regarder, elle tombait en ruines
Revenons à 2011. Après un, voire deux siècles à poireauter dans les greniers, dans quel état sont les tissus ?
« J’ai récupéré des robes, je peux vous dire qu’elles sont crades ! ». Elles retrouveront leur lustre d’antan grâce à  des traitements choc : époussetage, aspirateur (!), essence F…. parfois, il faut les humidifier avant de les laver afin de ramollir les fibres. Les demoiselles sont fragiles. Si elles sont trop sèches, elles cassent.
En ce qui concerne la restauration, c’est une autre paire de manches. Personne ne sait plus raccommoder comme à l’origine. La couturière d’Annick a appris en tâtonnant. Parfois, la réanimation est plus délicate : « j’avais une robe 18e, rien qu’à la regarder, elle tombait en ruines! Je l’ai vendue à un conservatrice Espagnole. Elle l’a entièrement entoilée. »
Même ses remèdes viennent du passé : contre les insectes qui se délectent des tissus stockés, voici une astuce de religieuse : superposer du poivre en grains, du papier journal, du papier de soie. Y poser le tissu à protéger, puis le recouvrir à nouveau de papier de soie, de papier journal. Terminer le mille-feuilles avec de la lavande et des bâtons d’encens. Et c’est tout (!).
La conservation est la bête noire d’Annick, dont le but n’est pas de collectionner mais bien de faire revivre ses tissus. Elle vend de tout et à tous : des vêtements à des marchands étrangers, des boutons à des particuliers, mais aussi pour le cinéma : elle vient de vendre de céder des costumes pour « Thérèse Desqueyroux ». Ce film de Claude Miller sur l’héroïne de Mauriac (jouée par Audrey Tautou) sortira en 2012.
« Cette chaussure n’aurait jamais dû retrouver sa sœur »
Coup d’œil dans sa malle aux trésors :
Annick a déjà débusqué une jaquette masculine époque Robespierre, rayée jaune et vert, avec d’énormes boutons sertis. « Elle devait dater de 1790 et avait été portée. Le propriétaire a dû la fourrer dans un placard quand Robespierre a été guillotiné ! »

Robespierre

Autre découverte, dans un hôtel particulier dans lequel « il y avait tellement de trucs partout qu’on y rentrait à l’égyptienne ». Elle trouve une chaussure XVIIIe et la met dans son magasin mais sans se résoudre à la vendre. « Je disais aux clients intéressés : ‘c’est celle de Cendrillon, je trouverai l’autre’! » Cinq ans plus tard, un marchand lui amène la seconde chaussure, dénichée dans une salle des ventes bordelaise. « Elles ont été séparées, dix, quinze ans…cette chaussure n’aurait jamais dû retrouver sa sœur ! »
Prêt-à-porter, prêt-à-jeter ?
Et aujourd’hui ? Le regard d’Annick sur nos vêtements n’est pas tout à fait rose. « On est tous habillés en Chine, avec des tissus cancérogènes, mais on s’en fout. Je pense qu’on va revenir à l’ancien quand on sera vraiment dans le trou. » Et comme une preuve de ce qu’elle avance : « une de mes filles a fait un défilé où tout était inspiré de l’ancien. Toutes ses robes ont été vendues dans le mois. »

Annick (photo d'Hilda Alonso)

Les questions bonus
Son métier en un mot :
Passion.
Petite, elle voulait être :
Prof d’histoire ou de français.
Un rêve :
Retrouver une robe de Rose Bertin, la couturière de Marie-Antoinette, c’était le point d’orgue de tous les savoirs-faire français textiles du 18e.
A quelle époque aurait-elle aimé vivre ?
J’aurais aimé être vivante à chaque époque, pour voir comment ça se passe, avec une machine à remonter le temps.
Le jargon :
Vertugadin (tissu utilisé pour faire bouffer une robe), matinée (vêtement qu’on porte pour se coiffer, par-dessus le corset), page ou saute-ruisseau (appareil utilisé pour remonter son jupon sans avoir à se baisser, surtout utilisé par les arlésiennes), mouchoir de cou (foulard à la Marie-Antoinette)…

Vertugadin

Saute-ruisseau

Où trouver Annick :
Akalo
Passage St Michel
 14, place Canteloup
 Bordeaux
Ou à la foire de Chatou, dans les Yvelines (printemps et automne).
P.S : merci à Hilda Alonso, journaliste et future JRI, envoyée spéciale à Bordeaux pour la photo avec Annick.
P.S. 2 : merci à Cécile, brocanteuse talentueuse (cliquez sur le lien pour accéder au site), à qui j’ai rendu visite à Chatou et qui m’a sans le savoir menée à Annick.
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , | 6 commentaires

Rythm’n shoes

#01 Alain, professeur de claquettes
« C’est exceptionnel. On sent qu’il se passe quelque chose. Il faut combien d’années de pratique pour en arriver là ? » se renseigne Julie, qui observe le cours depuis la porte. Après avoir rebondi une dernière fois sur le parquet, façon élastique, Alain reprend sa forme initiale pour venir lui répondre : la chorégraphie sur «Putting on the ritz», devant laquelle elle vient de s’extasier, est l’œuvre des… 2e année. Un peu plus tôt, il disait à ses élèves du samedi matin, pas bien réveillés :  « je  vous  propose  un bâillement  collectif,  pour  bien  vous  détendre.  Comme  ça,  après,  on  se  remet  dedans ». Il est comme ça, Alain, un mélange de pédagogie, d’humour et de dynamisme montés sur ressorts.
« J’ai mis le pied dans l’engrenage »
Alain fait partie des gens talentueux et un peu énervants qui répondent : « par hasard » à la question : « comment en es-tu arrivé là ? ». Sauf qu’il faut bien l’avouer : pour lui, l’assertion se vérifie.
On l’imagine bien, zappette en main, tomber en arrêt devant une choré de Fred Astaire un dimanche soir sur Arte. Raté. Il est tombé dans les claquettes en prenant des cours…d’anglais. A 25 ans, c’est dans une MJC parisienne qu’il pratique la langue de Shakespeare. Un jour, son prof fait l’école buissonnière. Heureusement, la porte d’à côté abrite un cours de claquettes. S’étant farci une heure et demie de transports en commun, il est resté un peu. Bonne ambiance, c’est parti, il « met un pied dans l’engrenage. » Alain n’est, de son propre aveu, « jamais allé à un cours de claquettes à reculons ». En cours, il lui arrive parfois d’aider son voisin. Déjà l’envie d’enseigner ?
D’élève à prof, il n’y a qu’un pas (ou plutôt un step), qu’il franchit par hasard, encore. Pour le boulot (l’informatique), il déménage à Toulouse. Ce n’est pas l’appart prévu qu’il visite en arrivant, mais la salle de danse en bas de l’immeuble. Elle propose des cours de claquettes. Mais, avant même de commencer, le prof les a lâchés. Les cours sont annulés, même si quelques élèves sont déjà inscrits. Décidément, le destin se joue de la guigne : Alain a alors neuf ans de pratique dans les pattes. Après la MJC, il a pris des cours au centre du Marais, réputé dans toute l’Europe. Il se propose comme remplaçant. Il est pris.
Les choses sérieuses commencent à Montpellier, en 2000. Il y cherche des salles à louer en tant que prof et crée son asso, Taptime. A l’époque, 10 élèves s’entendent encore frapper le sol de leurs fers experts. Maintenant, à Paris, ils sont 120, dispatchés en 3 niveaux.
« Les Tapdogs : sortes de chippendales avec des jean’s déchirés et des pectoraux »
Dans une ville qui ne met pas le tapdance au sommet de la tendance (combien de cours de claquettes à Paris, comparé à la salsa ?), qui aurait parié sur cette discipline souvent vue comme « vieillotte » ? Signalons aussi la minorité d’hommes qui pratiquent, les claquettes étant peut-être perçues comme une activité féminine.
Ces dernières années, certaines formations ont quand même dépoussiéré cet art : « Citons Savion Glover, Stomp, et aussi les Tap dogs, sortes de chippendales avec jeans déchirés, des chemises ouvertes sur leurs pectoraux, des boots. » Enfin, coïncidence de l’actu ciné du moment, Jean Dujardin et son numéro de claquettes frappent fort dans le film « The artist » de Michel Hazanavicius.Dans les cours d’Alain, vous entendrez plus Amy Winehouse ou Madeleine Peyroux que les crooners d’antan, mais il utilise souvent d’anciennes chansons réorchestrées, comme le « Putting on the ritz » de Matthieu Boré, qui a enflammé le Zèbre de Belleville le 7 octobre dernier. « C’est un vieux morceau, mais son arrangement est extra« . Alain continue l’informatique à son compte, parce que la majorité des profs de claquettes « vivotent », mais il conclut : « je fais ce que j’aime, je suis un homme heureux ». Du genre à sortir chanter sous la pluie.

Alain

Les questions bonus 
Son métier en un mot :
Donner.
Petit, il voulait être :
Dessinateur BD.
Un autre métier ?
Je me verrais bien dans le monde associatif.
Le jargon :
Step, heel, toe, stamp, stomp, ball change, scuffle, shuffle, jump, slide, hop, touch, dig, shim sham, break…
Le matos :
Ses chaussures, en tant que prof, lui font un an (il ne pratique pas vraiment pour lui-même). Elles sont à la fois instrument de percussion et accessoire de danse.
L’anecdote :
La doyenne de mes élèves, 70 ans, est sortie un jour de mon cours avec un grand sourire et m’a dit : « si le paradis existe, je l’ai trouvé ».

Le site web de Taptime
Publié dans Uncategorized | Tagué , , , , , | 4 commentaires