Des sourires et des scones

#10 Kim, gérante de salon de thé
A la base, c’était au tour de Corrie, qui officie en tant que calligraphe néerlandaise dans la Cité de l’Ecrit. La Cité de l’Ecrit, alias la ville de Montmorillon, charmante bourgade poitevine d’environ 7000 âmes, aux rues aussi animées qu’un 1er novembre à répétition. Si je voulais vraiment enfoncer le clou, je prendrais la métaphore de l’inénarrable Bill Bryson dans son cultissime livre « Nos voisins du dessous » sur l’Australie :
Il y a deux raisons de se retrouver à Montmorillon :
1) Un astéroïde a percuté la Terre et ne reste sur la planète qu’une langue de terre de quelques kilomètres carrés habitables: Montmorillon.
2) Votre enfance itinérante due à une grande mobilité professionnelle parentale, vous y a catapultée à 11 ans, et vos parents y sont, pour le moment, restés.
Comme je ne cesse de le clamer depuis des années, je ne suis pas poitevine, je n’y ai pas de racines, et le premier qui m’y associe devient un peu un ennemi. Pourtant, quand on prend le temps de le regarder, le Poitou a des atouts : des moutons à perte de vue, un marais que le monde entier lui envie, et le Disneyland local : le Futuroscope.
Mais Montmorillon a son charme: le quartier du Brouard, son pont, ses maisons sur lesquelles on détecte quelques traces de colombages. Une médiathèque équipée de livres, de CD, de DVD, de revues les plus pointues (XXI, par exemple). Une piscine. Un cinéma : même si son unique salle diffuse les films avec un bon délai de carence et fait relâche l’été.

Quartier du Brouard

Hormis ça, Montmorillon, mère patrie de Régine Desforges, accueille tous les deux ans un Salon du livre qui commence à asseoir sa réputation. Promue voilà quelques années Cité de l’Ecrit et des Métiers du Livre, elle est aujourd’hui peuplée d’enlumineurs, de calligraphes et de bouquinistes.
Dans cette optique, je souhaitais interviewer Corrie, courageuse néerlandaise, venue s’installer ici avec son mari. Lorsqu’elle a annulé le rendez-vous, cause empêchement, je sirotais un thé entre amis dans l’établissement de Kim, anglaise de son état.
Et oui, Montmorillon attire toujours plus d’européens, tel un lampadaire des lucioles. Pourquoi un tel phénomène ?
C’était donc Kim que j’allais interviewer. Kim, coquette quinquagénaire, règne en maîtresse (de maison) sur un univers mi cosy mi kitsch : le printemps éclot sur les nappes, les fauteuils  ont le moelleux des meilleurs muffins, et les tasses sortent du bureau du Professeur Ombrage, dans « Harry Potter » (juste l’atmosphère, hein, parce que le professeur Ombrage, c’est autre chose, on entre dans le domaine de la perversion).

Le bureau du Professeur Ombrage

Des cartes  à jouer aux tasses à thé
Comment Kim est-elle arrivée ici ? J’imaginais, comme à mon habitude, une histoire simpliste : Kim s’ennuie sous le ciel bas de sa province Outre-Manche. Lasse de tenir une pâtisserie à Bluestown, elle décide de partir dans le Poitou. De tenter la grande aventure des cuisses de grenouilles et du thé sans lait.
Et bien pas du tout. Elle est loin d’avoir passé sa vie à pétrir des scones et à faire infuser des sachets d’Earl Grey.
Kim est londonienne, et il y a encore sept ans, elle naviguait en mère peinarde sur la grand-mare des Canardsraïbes : elle était gérante de casino sur des bateaux de croisière : black jack, roulette, craps, poker… Pas évident de l’imaginer en train de distribuer des cartes à jouer en lieu et place de ses tasses à thé.
Son parcours est aussi troublé que les eaux équatoriales :
1976 : à 18 ans, Kim est une secrétaire londonienne. Mais ses rêves s’y sentent autant à l’étroit que les dossiers dans ses tiroirs. C’est alors qu’elle repère l’annonce d’un Casino qui cherche du personnel. Elle y travaille jusqu’à la fermeture, en 1981, puis une agence l’envoie au Liberia, le continent africain hébergeant pas mal de Casinos. Dans beaucoup de grandes villes, on y voit un peu le symbole d’une économie à deux vitesses : à côté des bidonvilles, les businessmen jouent leurs dollars à la roulette. Elle y reste neuf mois, puis, après un détour par Londres, s’envole pour le Nigeria. « C’était trop dangereux, je n’y suis restée que trois mois ».
On retrouve Kim aux Bahamas, où elle rencontre celui qui deviendra son mari. de 1985 à 1993, ils vivent au propre comme au figuré à Paradise Island. Jusqu’à ce qu’ils se fassent retirer leur licence, sous la pression des locaux qui cherchent du travail. Elle retourne en Angleterre, ouvre un salon de thé dans une petite ville. Bien trop petite, la ville, bien trop âgés, ses clients. Des octogénaires dont les rhumatismes deviennent presque contagieux. Jusqu’à ce qu’une de ses amies lui parle d’une compagnie de bateaux de croisière, sur laquelle Kim va diriger des Casinos. Pendant dix ans, elle navigue avec la Royal Caribbean et veille sur les tapis de jeu.
Après son divorce, elle a pensé ouvrir des chambres d’hôte en Afrique du sud, une laverie en Australie qui ferait aussi bar et cybercafé, mais a finalement atterri ici, dans la Vienne : « en 2004, mes parents, qui n’avaient jamais mis un pied hors de l’Angleterre, m’ont demandé conseil pour acheter une maison en France. J’ai quitté mon boulot et je les ai emmenés à Montmorillon, parce que mon père avait prospecté sur Internet et trouvé un contact là-bas. J’ai vu cet endroit près de la rivière, et j’y ai vu mon futur salon de thé. J’ai tout de suite fait une offre, même si tout était à refaire. » Résultat, ses parents achètent une maison dans une autre ville (et sont repartis depuis), et Kim s’installe seule à Montmorillon. Elle est à ce jour la seule et unique concurrente des fameux macarons (la spécialité de la ville).
« La vaisselle dépareillée, c’est pratique quand on casse »
Kim commence une sorte d’étude du marché : « j’ai fait le tour des bars de la ville, pour prendre la température. Quand j’entrais, les hommes me dévisageaient…il n’y avait pas de lieu pour accueillir les femmes seules, et c’est ce que j’ai voulu créer avec ‘La Terrasse’. Un endroit où les femmes ne craindraient pas de se rendre seules. » Elle a ouvert en 2005, après moult travaux : peintures en trompe-l’œil réalisées par un artiste du coin, tissus qui bourgeonnent, couleurs bucoliques…et une pléthore d’objets réunis par la logique improbable de Kim : « j’aime beaucoup acheter des objets en brocante, c’est pourquoi ma déco est si chargée ! »Chargée ? Kim a juste braqué Drouot et Ali Baba.

Eléments de déco

« J’ai voulu faire un lieu qui soit plein de lumière, comme un jardin » précise Kim. Avant, c’était un bar fadasse et terne, « avec de la moquette marron sur les murs ».

Peintures en trompe-l'oeil

Pas une tasse ne ressemble à une autre : « la vaisselle dépareillée, c’est pratique, parce que si un élément casse, on n’a pas de problème pour le remplacer ».
Si l’endroit se nomme ‘La Terrasse’, c’est aussi à cause de la petite cour qui ouvre en été.

La terrasse de 'La Terrasse'

Mais ce qui fait le charme indéniable de l’établissement, ce sont les…toilettes pour femmes, que l’on vient visiter indépendamment de l’état de sa vessie :

Les toilettes pour femme

Ainsi, depuis bientôt sept ans, les montmorillonnais viennent déguster cakes au fruit, chocolat, citron, caramel, et toute une série de breuvages que ne renieraient pas les sujets de Sa Majesté Elisabeth. Kim a également la licence pour vendre de l’alcool, même si elle n’ouvre pas en soirée : « toute seule, ça fait trop de travail ». Ses gâteaux, elle les cuisine pour la plupart à l’étage, mais aussi dans la petite pièce aménagée dans un coin de la pièce. « Mon expérience m’a servi, même si je n’ai tenu que 18 mois » : les personnes âgées agonisantes qui peuplaient son précédent salon de thé étaient aussi exigeantes et ne souhaitaient manger que des gâteaux déjà connus au bataillon : Kim s’est donc retrouvée avec toutes leurs recettes. Le reste, elle l’achète à l’épicerie (anglaise) de Montmorillon, comme les tea cakes, les crumpets et les en-cas salés dont elle fait arriver certains ingrédients d’Angleterre.
« Quand je suis arrivée, j’ai pleuré »
Cela dit, tout n’a pas toujours été aussi rose que les coussins :« quand je suis arrivée, j’ai beaucoup pleuré. » Question de culture, so different, et tout simplement à cause de la difficile confrontation Shakespeare/ Molière. Elle évoque son premier jour, à l’ouverture : « quand un client me posait une question en français, je lui donnais la carte » en priant pour que ce soit l’objet de la demande. « En cas d’insistance, j’indiquais invariablement la direction des toilettes ! »
Kim a eu beau organiser une soirée avec le maire et les autres commerçants, le chaland s’est montré méfiant. Elle confie: « beaucoup de gens qui sont passés devant la vitrine ont cru qu’il s’agissait d’un magasin de meubles », rapport à Ali Baba. « Et certains n’osaient pas parce qu’ils ne parlaient pas anglais ». Ainsi, entre les gens déjà très satisfaits de leurs canapés et ceux persuadés que leurs lacunes en anglais leur barreraient la route des muffins, Kim a mis un peu de temps à décoller.
Aujourd’hui, elle en vit chichement mais n’a pas de dette à rembourser : « mes économies m’ont éviter de prendre un prêt ». Et elle a plein d’amis. Les autres Anglais ? « Non, plutôt des Français. Les Anglais ne forment pas vraiment une communauté ici. De nombreux Anglais qui viennent ici avec une idée, repartent, parce que ça ne marche pas. »
Avec le recul, comment voit-elle son aventure ? Quel est son rapport à la ville ?
« Je ne suis pas déçue. C’est une ville très mignonne, même si tellement de choses pourraient être faites ! Quand des événements sont organisés, la moitié du temps, on n’est pas au courant…on dirait que Montmorillon a un secret à préserver à tout prix, c’est dommage » regrette-t-elle.
En attendant, Kim est encore là pour un bon petit moment. « Quand je regarde mon salon de thé, je me dis que j’ai vraiment accompli quelque chose » sourit-elle. Sous cloche, les scones ne semblent pas la contredire, indifférents au sort qui les attend.
Kim souhaitait une vie plus stable. Près de la rivière, aux côtés des ses théières, madame est servie.

Kim

Les questions bonus
Son métier en un mot :
« Grafted” en anglais, ça veut dire que tu travailles tout le temps ! » Ndlr: dans le dico, « hard graft » veut dire ‘acharné’.
Petite, elle voulait être :
“Créatrice de mode ».
Un autre métier ?
« Architecte d’intérieur ».
Le jargon :
« Thé », « café », « scone », « muffin », « cake », « crumpet », « tea cake », « pudding ».
Si elle était un de ses produits :
« Un martini ! »

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